Allô Sorcières, d’Anne-Fleur Multon

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Aliénor a treize ans et vit en Guyane. Passionnée de sciences et d’astronomie, elle est aussi, comme toute adolescente qui se respecte, grande amatrice d’Internet. C’est en remettant un hater à sa place sur Twitter qu’elle rencontre Azza, Maria et Itaï.
Azza vit en France ; ses journées sont rythmées par ses entraînements sportifs et les recettes qu’elle concocte pour son blog de pâtisserie. Maria est Québécoise ; elle carbure à la photographie et à l’écriture. Itaï vient de Nouvelle-Calédonie ; gameuse de haut niveau sur League of Legends, elle est aussi passionnée de nail art et de maquillage. Quatre filles qui, malgré – ou grâce à ? – leurs caractères, leurs passions et leurs positions géographiques aux antipodes les uns des autres, ont développé une amitié d’une rare intensité. Pour rendre le sourire à Maria, dont la confiance en soi est mise à mal par ses mauvais résultats scolaires, elles prennent une décision qui va métamorphoser leur quotidien : la création de leur chaîne YouTube, Allô Sorcières !
Sur YouTube, leurs vidéos pleines d’humour attirent des abonnés toujours plus nombreux… et combattent les préjugés sexistes dans la joie et la bonne humeur ! Que leurs détracteurs se le tiennent pour dit : s’attaquer à une Sorcière en voulant l’empêcher de réaliser ses rêves, c’est se mettre toutes ses amies à dos…

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Roman publié en 2017 aux éditions Poulpe Fiction.
Illustratrice : Diglee
1er tome d’une série ; deux tomes déjà parus.
Grand format, 167 pages.
Coût : 9,95€.

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Moi qui imaginais être une solitaire, je découvrais le plaisir d’avoir des amies avec qui rire aux éclats et parler sans embarras.
— Les filles, c’est finalement moins tarte que je le pensais, c’est même plutôt cool, en fait !
Avec ma délicatesse habituelle, j’ai hurlé à la cantonade ma révélation du jour en déboulant dans la cuisine, et j’ai fait sursauter ma mère si violemment qu’elle a failli renverser sur elle sa tasse de café au lait. Il était sept heures et demie, et nous ne sommes pas spécialement du matin dans la famille.
Mon père, qui n’est capable de commencer à articuler des mots vaguement compréhensibles qu’après avoir complètement vidé son bol de Chocapépite, a grogné son approbation, mais je savais bien qu’il était tout content pour moi. Sacré papa.

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L’une des géniales illustrations de Diglee, qui accompagnent tout le roman

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Par où commencer ? Allô Sorcières, c’est un concentré de tellement de choses géniales et positives que j’ignore par quel bout l’entamer.

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Un optimisme à toute épreuve
Actuellement, de plus en plus de romans engagés en féminisme font leur apparition dans le monde éditorial. Allô Sorcières en est l’un des plus brûlants exemples, d’autant plus qu’il aborde ses thématiques militantes sous un angle extrêmement positif et pour les préadolescents, ce qui est encore trop rare ! Les éditions Poulpe Fiction n’en sont plus à leur coup d’essai en la matière et publient une pléthore d’ouvrages dans la même veine, pour le ravissement de toustes.
Le roman ne se résume pas à cet engagement : il s’agit avant tout de dépeindre le quotidien idyllique de cette bande d’amies que tout semblait opposer, mais qui forment au final le plus beau bouquet de talents juvéniles dont le monde pouvait rêver. La série reprend les codes de la littérature jeunesse destinée aux 9-12 ans et joue allègrement avec pour concocter sa propre recette. J’ai une certaine méfiance vis-à-vis des romans qui s’essaient à décrire la culture Internet… Avec Allô Sorcières, quelle bonne surprise : l’autrice sait de quoi elle parle, et il n’y a pas cette gêne inter-génération qu’on peut ressentir à la lecture de certaines fictions à côté de la plaque. (Mention spéciale pour les héroïnes qui découvrent Steven Universe : toi qui lis cette chronique, tu dois absolument regarder ce dessin animé !) Pas de diabolisation des réseaux sociaux, même si leurs mauvais côtés ne sont pas pour autant occultés aux lecteurs.
Dans Allô Sorcières, les réseaux sont utilisés comme outils permettant à des personnes géographiquement éloignées de faire connaissance, alors que c’est physiquement quasiment impossible. Ce n’est plus un moyen d’aliénation, mais au contraire une libération pour permettre une rencontre des esprits, en dépit des éloignements corporels. C’est une utilisation dont je défends la pertinence depuis des années, l’expérimentant personnellement au quotidien avec mes pairs. Le voir appliqué dans un roman comme celui-ci m’a fait un bien fou !
L’intrigue a pour unique fil rouge l’émulation bienveillante qu’entretiennent les héroïnes entre elles, et l’émancipation qui en résulte dans leurs schémas psychologiques et familiaux respectifs. En gros, elles s’aiment et c’est l’éclate. Bonheur pur ou qui n’arrive qu’après avoir livré bataille, toute réjouissance est bonne à prendre pour les Sorcières. Les situations qu’elles doivent affronter présentent pour la plupart des phénomènes discriminatoires dont elles sont directement victimes : sexisme, mais aussi racisme – trois des quatre héroïnes sont racisées. Ce qui file la pêche, c’est que leur passion et leur détermination portent toujours leurs fruits ! Pas de grosse défaite à l’horizon, de leçon pour apprendre à la dure que la vie ne fait pas de cadeau. Que des efforts qui payent et ça, c’est à mon sens essentiel pour les jeunes lectrices qui vont découvrir ce livre.

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Des héroïnes inspirantes
Leur diversité force l’admiration, et permet un large spectre d’identification. De quoi nourrir les rêves des futures lectrices qui les prendront pour modèles – et je ne doute pas qu’il y en ait déjà ! Elles sont toutes drôles et attachantes à leur manière ; je n’arrive pas à avoir une préférée, elles ne sont pas comparables, juste complémentaires.
En plus de mixer des loisirs qu’on assortit rarement, comme les jeux vidéo et le maquillage, ou le sport et la pâtisserie, les filles montrent à quel point n’importe quelle passion peut se décliner en une multitude d’activités différentes, et se transmettre autour de soi. Ce roman est une ode à la création amatrice, pleinement expérimentée dans l’essence même de leur chaîne YouTube. Les filles n’ont peur de rien : elles savent que ce qu’elles font n’est pas parfait mais elles le font quand même, parce que le principal pour elles, c’est de se faire plaisir et de tolérer leurs propres erreurs pour mieux avancer.
Quand on a soi-même développé une ou plusieurs amitiés sur Internet, voir grandir celle des héroïnes est assez attendrissant, et on s’y reconnaît dans beaucoup d’aspects. J’appartiens peu ou prou à la même génération qu’elles, c’est émouvant ! Et ce qu’elles expérimentent, beaucoup de lecteurs s’y retrouveront, partiellement ou entièrement. Ça peut être réconfortant de voir un livre légitimer ce que certain.es vivent au quotidien, mais en endurant le mépris d’un entourage qui n’est pas toujours très compréhensif.
Même si c’est utilisé comme élément de dérision, pour accentuer leur éloignement géographique, le fait qu’aucune des filles ne vive dans le même pays est un fait essentiel des messages portés par l’histoire. Internet permet de rapprocher ces quatre âmes qui, si elles s’harmonisent en quelques phrases, devraient traverser plusieurs océans pour pouvoir se serrer la main ! Ça permet aussi de mettre en avant les cultures francophones mais non-métropolitaines : excepté le Québec, elles sont peu représentées en littérature, et moins encore en jeunesse.
Et dans Allô Sorcières – c’est peut-être le point qui me ravit le plus, vous me connaissez –, pas besoin d’histoire d’amour pour faire un bon roman ! Les héroïnes ont beau être au début de leur adolescence, dans la période qu’on destine généralement aux premiers émois, le sujet n’est jamais abordé dans l’histoire. Et son absence ne fait pas tâche, loin de là. L’intrigue n’en a juste pas besoin pour progresser, et n’en mentionne même pas les enjeux qui sont de toute façon dérisoires pour ses héroïnes – tout du moins dans ce premier tome. Moi qui grince des dents dès qu’une romance inutile tombe comme un cheveu sur la soupe entre les pages d’un livre qui me plaisait, je suis incommensurablement satisfaite de ce pragmatisme.

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Une plume pleine de peps
Nous suivons les aventures des Sorcières du point de vue d’Aliénor… Et quel point de vue ! Anne-Fleur Multon nous immerge complètement dans le parler fantaisiste de cette adolescente qui pense et vit à cent à l’heure, avec une multitude de traits d’humour et de métaphores déjantées. Pour vous faire une idée, j’ai lu ce roman d’une traite dans les temps morts d’un stage sur un salon du livre : je me marrais tout le temps. La narration est d’un incroyable dynamisme, et c’est en total accord avec l’esprit du roman et la façon de penser de ses héroïnes.

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En bref…
Un féminisme plein de joie de vivre et de positivité
Une approche efficace et complice de la culture Internet
Un roman qui aborde des problématiques sérieuses avec pédagogie
Des héroïnes aux profils variés qu’on suivrait jusqu’au bout du monde

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Allô Sorcières, c’est un beau oui pour moi ! Une grande bouffée d’air frais qui file le sourire pour la journée. Vivement que je lise le tome 2.

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Si tu as aimé Allô Sorcières, tu aimeras…
Nos âmes jumelles, de Samantha Bailly

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Amitiés,
Chimène
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