Les nuages de Magellan, d’Estelle Faye

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Dans un lointain futur, l’humanité a conquis l’espace au-delà du système solaire. De nouvelles formes de vie ont été découvertes, l’univers s’offre aux aventuriers spatiaux dans toute la splendeur des mystères qu’il recèle… mais les Compagnies, de puissantes entreprises interplanétaires, ont drastiquement restreint la libre circulation des vaisseaux pour asseoir leur contrôle sur cet empire à exploiter.
Dan est née et a toujours vécu sur un planétoïde rouge et aride aux limites de la Voie Lactée. Serveuse dans un bar, elle passe ses journées à servir des boissons aux mineurs en s’inventant une vie meilleure, nourrie par les époustouflantes histoires datant des grandes années de la piraterie spatiale. La perspective d’un espace libre à nouveau, dans lequel chacun pourrait circuler à sa guise et explorer des contrées inconnues, a séduit beaucoup d’âmes à travers la galaxie. Des élans libérateurs contenus par les Compagnies dans le feu et le sang…
En chantant une mélodie révolutionnaire dans son bar, Dan devient une star de l’extranet et s’attire les foudres des Compagnies. Devenue l’égérie involontaire des insoumis, elle est entraînée dans le premier voyage spatial de sa vie par Liliam Rochelle, célèbre figure de l’âge d’or pirate. Si Liliam l’a prise sous son aile, c’est parce qu’elle retrouve dans les yeux de Dan les merveilles de l’espace que les siens défendaient en leur temps. Gardienne de la secrète position de Carabe, la planète emblématique des pirates, elle entraîne Dan dans une dernière épopée pour retrouver les traces de son propre passé…

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Roman publié en 2018 aux éditions Scrinéo.
Grand format, 274 pages. One-shot.
Coût : 21€

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— Comment c’était ? insista Dan. Quand tu t’es embarquée, la première fois ? Tu assurais mieux que moi, j’en mettrais la main au feu… Comment c’était ?
Dan serra les poings, inspira pour se donner du courage :
— Comment c’était, Carabe ?
Carabe. Le mot sembla flotter devant elle, un instant, dans la moiteur de la cabine. Comme s’il avait été investi de pouvoirs magiques, il donna à Dan l’impression qu’une brise tiède ridait imperceptiblement les gouttes de rosée sur les parois. Que l’écosystème dégageait des parfums de jungle ; et qu’au lieu de la soute, il y avait… autre chose… une cité de hors-la-loi, des falaises et des cascades, une lagune… un océan… Au vrai, Dan n’avait jamais vu d’océan. La voix de Liliam, quand elle entama son histoire, lui parut à la fois lointaine et enveloppante, comme si elle venait d’un passé très ancien, et qu’elle occupait tout l’espace de la cabine en même temps.
— Ils étaient trois… »

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J’ai lu ce roman en février et le temps est passé si vite que quand j’ai finalement commencé sa chronique, bien des détails de l’histoire m’avaient échappé ! Mais en rouvrant le livre, l’univers m’est revenu en plein visage avec une force insoupçonnée, et toutes les émotions qu’il avait suscitées en moi sont revenues avec lui, aussi prenantes que lors de ma lecture.
Les Nuages de Magellan, c’est un roman que j’ai hésité à lire à cause de son genre : la science-fiction et ses sous-branches ont bien du mal à m’embarquer dans leurs problématiques spatiales et tout ce qui en découle. Mais comme Les Nuages ont été écrits par Estelle Faye, une autrice d’imaginaire dont j’apprécie particulièrement la plume – et qui m’en a vanté les mérites avec un indécrottable enthousiasme –, j’ai fini par craquer… et quelle bonne idée !

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L’intrigue s’articule autour de deux axes majeurs : la fuite et l’émancipation de Dan, contrainte de quitter son planétoïde pour sauver sa peau, et la quête de Liliam qui cherche à protéger Carabe des voraces Compagnies, tout en espérant retrouver les traces des grands corsaires de sa jeunesse. Le roman est parsemé des récits de Liliam, qui raconte la grandeur de ses ex-compagnons à Dan. Une double-temporalité qui influe directement sur les événements présents et nous aide à comprendre quels démons Liliam doit affronter en progressant dans son enquête.

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Un univers à couper le souffle
Ce qui m’avait marquée à ma lecture des Seigneurs de Bohen, c’était la façon qu’a Estelle de nous introduire son univers créé de toutes pièces, et de nous faire ressentir pleinement tous les enjeux qui l’agitent et le font évoluer, que ces enjeux soient ou pas abordés par les personnages. Je ne suis pas une lectrice très émotive – jamais un livre ne m’a fait pleurer – mais l’univers des Seigneurs m’avaient fait passer par une vaste palette d’émotions assez inattendue pour moi, et c’est une qualité que j’ai retrouvée dans Les Nuages de Magellan.
Nous découvrons une humanité qui, des siècles après nous, voyage désormais de planète en planète comme nous le faisons avec nos continents de la Première Terre, malgré une mobilité toujours entravée par les Compagnies. Le roman s’inscrit dans une ambiance très nostalgique, qu’il s’agisse de l’âge d’or pirate ou même, par touches culturelles, des valeurs de la Première Terre. Si Dan va explorer le monde en utilisant les histoires de son enfance comme tremplin, Liliam s’accroche farouchement aux lambeaux d’un passé qui, déjà révolu, a pourtant été le sien. Pour moi, ce roman a un goût de « et après ? » : maintenant que les grandes conquêtes spatiales ont été accomplies, que l’humain s’est dépassé en repoussant les frontières de son savoir… Quels nouveaux objectifs peut-il chercher à atteindre pour continuer sa course au progrès ? Pour beaucoup, ça sera la reconquête de la liberté spatiale, qui passe par le renversement des Compagnies, mais ce rêve lui-même s’appuie sur la gloire passée des pirates en s’inspirant des idées qu’eux s’étaient déjà appropriées. La dimension dramatique peut être une caractéristique du space opera, le sous-genre auquel appartient le roman : je pense que de là provient cette douce mélancolie qui s’apprivoise au fil des pages.
J’ai eu cette curieuse impression d’évoluer dans un spin-off : au début du roman, il nous semble que l’essentiel de l’intrigue s’est déjà déroulé dans le passé de Liliam, et que Dan n’est que le reflet de ce récit achevé des années avant sa naissance. Ce n’est heureusement pas le cas, et je me suis vite détachée de cette sensation ! Mais j’imagine facilement un roman à part écrit pour la vie de Liliam ; un préquel, alors. Même si après avoir lu Les Nuages de Magellan, on connaît déjà le fin mot de son histoire.
Si le récit est mené par le voyage galactique de Dan et Liliam, parfois fuite, parfois exploration délibérée, il se compose malgré tout de scènes d’une grande variété. Nous avons droit à des moments de grande tension narrative entre les personnages, ou quand ils sont confrontés à l’environnement hostile de certaines planètes : malgré tous les progrès anatomiques accomplis par l’humanité, sur lesquels nous reviendrons plus tard, nos protagonistes restent vulnérables face à une nature qui n’a jamais été adaptée à leurs conditions de vie. J’ai trouvé magnifique la façon qu’a Estelle Faye de nous montrer une nature renouvelée, au-delà de nos connaissances terrestres, mais qui s’appuie tout de même sur certains de nos paysages : on n’est pas dans l’invention pure et dure, à mon sens ça renforce notre empathie pour les personnages. Peut-être que cette admiration résulte en partie de ma méconnaissance des codes habituels de la science-fiction… je n’en reste pas moins complètement séduite !

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Des héroïnes complémentaires
Ces merveilles, nous les découvrons par les yeux de Dan, qui niveau voyages spatiaux est aussi paumée que nous. Tout l’impressionne et, embarquée par une Liliam parfois avare en explications, elle se retrouve souvent désemparée face à certaines situations dont elle ne maîtrise pas les enjeux – surtout au début du roman : le lecteur partage son désarroi et, comme elle, se voit forcé de s’en remettre totalement au savoir de Liliam.
Bien que très mystérieuse au début de l’histoire, Liliam dévoile peu à peu toute la complexité de son personnage : elle est déchirée entre des idéaux parfois contradictoires, forte d’une expérience et d’une sagesse qui en font le parfait mentor pour Dan. Si elle brûle de retrouver Carabe et ses secrets, elle est l’unique personne encore détentrice de ses exactes coordonnées, et a elle-même modifié sa mémoire par le passé pour que personne ne puisse atteindre le dernier rêve pirate… Le duo qu’elle forme avec Dan est tissé d’une multitude d’aspects psychologiques qui évoluent petit à petit et renforcent leurs liens au fil de leurs aventures. C’est une relation d’une grande intensité qui m’a fichu de sacrées claques : moi qui adore voir un personnage correctement développé dans un roman, j’ai été servie ! De Liliam se dégage la majeure partie de la grande nostalgie qui imprègne tout le roman ; la figure historique qu’elle est n’est, en quelque sorte, tractée que par la vitalité et les rêves de Dan, qui lui donnent la force d’aller de l’avant.
Bien sûr, autour de ces héroïnes gravite une foule de personnages tout aussi développés ; une fresque ethnique qui permet à l’autrice d’aborder les multiples facettes de son univers. Notons la présence discrète mais essentielle d’une romance – homosexuelle, c’est un détail mais je tenais à le souligner pour l’inclusivité – au goût de légende, qui m’a beaucoup touchée malgré mes difficultés à apprécier une histoire d’amour en fiction.

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Une approche réfléchie des fondements de la nouvelle humanité
Parce qu’Estelle Faye montre aussi à ses lecteurs l’évolution de la relation qu’ont ses personnages à leur propre humanité. Dans un univers où prothèses anatomiques et même cyborgs sont chose courante, qui est encore humain, qui ne l’est plus, qui ne l’a jamais vraiment été ? Si certaines technologies sont parfaitement acceptées dans l’intégrité physique des protagonistes, quelques personnages vont être amenés à se questionner sur l’acceptation d’une partie mécanique de leur corps… Apparaissent des problématiques transhumanistes déjà abordées de nos jours, mais de façon bien plus concrète dans Les Nuages de Magellan, considérant que ce qu’on envisage encore comme pure fiction actuellement devient une réalité dans le livre.
J’ai apprécié la focalisation faite sur la notion de consentement, reliée à l’intégrité physique, que doit affronter l’un des protagonistes. De manière plus générale, les conséquences induites par cette omniprésente technologie va aussi modifier les rapports des personnages entre eux : vont apparaître de nouvelles façons de s’exprimer une fidélité, ou de s’aimer, tout simplement. Avec une logique différente de la nôtre, mais dont on ne peut qu’apprécier l’authenticité.

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Shishi est enchanté par cette lecture !

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Un roman de space opera parfait pour débuter en science-fiction ; une aventure de longue haleine, une véritable ode au voyage et à la liberté, des personnages d’une grande intensité. Encore une réussite pour Estelle Faye !

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Si tu as aimé Les Nuages de Magellan, tu aimeras…
Les Seigneurs de Bohen, d’Estelle Faye
L’héritage des Rois-Passeurs, de Manon Fargetton

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Amitiés,
Chimène
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