21 printemps comme un million d’années, de Camille Brissot

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Victor connaît Juliette depuis toujours. Ils ont grandi dans la même campagne, ont étudié dans les mêmes écoles ; ils se connaissent par cœur et se sont construits l’un et l’autre sur cette inaltérable amitié.
Juliette est une étoile, un soleil. Elle propage sa lumière partout où elle passe, multiplie les expériences et les prises de risque, vit pour deux, pour dix. Victor s’épanouit dans son ombre comme un immuable pilier, un garde-fou pour ses pulsions de grandeur.
Juliette est malade. Elle n’a plus que quelques années à vivre. Elle voudrait éblouir la Terre entière avant de s’éteindre ; Victor voudrait l’accompagner comme il l’a toujours fait, lui servir de béquille jusqu’à la fin. Comment réagir quand elle choisit soudain de prendre ses distances, de le laisser derrière elle pour se consumer de ses propres ailes ?

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Roman publié en janvier 2019 aux éditions Syros.
One-shot, format broché, 220 pages (très grosse typo).
Coût : 14,95€.

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Nous nous sommes installés à notre place habituelle, au pied d’une haie de cyprès. Peu de gens connaissaient cet endroit, ils allaient tous s’entasser un peu plus loin, près de la chapelle. Ici, il n’y avait que nous. Je me suis assis avec les autres, attrapant au passage une bouteille de bière. Juliette, elle, était restée debout. Elle attendait que le spectacle commence.
Léo l’a rejointe, l’entourant de ses bras.
— Il paraît que tu as une passion pour les feux d’artifice ? je l’ai entendu demander.
Elle a hoché la tête. Puis, après un instant d’hésitation, elle a ajouté :
— J’ai l’impression d’en être un, parfois. Coloré mais éphémère.
La première fusée a éclaté, couvrant sa dernière phrase.

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La douceur de la plume
C’est le deuxième roman de Camille Brissot que je lis et encore une fois, je suis touchée par l’incroyable délicatesse de son écriture. Elle se penche sur des thèmes qui ne brillent pas par leur complexité, mais par leur intensité. Le roman ne se démarque pas par le rythme de son action, au contraire : il a une importante dimension contemplative, qui pour moi sied à merveille avec le cadre estival dans lequel il s’inscrit.
On pourrait penser, en découvrant ce roman et les thématiques qu’il aborde, que la mort y aura une place centrale et que l’équilibre sera délicat entre la douceur et sa noirceur. Pourtant, Camille Brissot a réussi avec brio à en faire un livre profondément optimiste, qui ne cause pas tant de fatalité que de la nécessité de profiter de chaque seconde de la vie pour en apprécier la pleine valeur. Ses personnages, presque tous de jeunes adultes, se tiennent encore pour certains à la frontière de l’adolescence, et ils profitent de leur été entre des amusements sans lendemains et des prises de conscience, parfois brutales, que l’avenir n’attend qu’eux et qu’il faudra bien quitter le nid pour lui faire honneur.
Le thème de la mort, s’il est présent en arrière-plan dans une partie du roman, n’est directement évoqué qu’assez tard dans l’intrigue, et je trouve ce parti pris remarquable, puisque parfaitement efficace. Il concrétise la volonté de Juliette de ne pas lui accorder d’importance dans la façon dont elle organise son quotidien ; pourtant, le lecteur et même Victor constatent que malgré ce qu’elle affirme, elle s’est pleinement construite autour de cette perspective de fin prochaine. Tout ça, et une infinité d’autres petites choses encore, le roman nous le fait comprendre par touches discrètes et indécelables, avec beaucoup de tact, d’humilité.

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Une narration à part
La structure narrative a de quoi surprendre puisque dès le premier chapitre, nous comprenons que c’est Victor qui va nous narrer l’histoire de Juliette, trois ans après sa mort. Et les récepteurs de ce récit ne sont autres que des enfants dans un hôpital – dont certains ont connu Juliette. Ça donne au roman une puissance particulière, d’autant plus que Victor ne se transforme jamais en voix off en narrateur anonyme : cette histoire, c’est aussi la sienne, il en est un acteur décisif, et chaque élément qu’il présente est enrichi par la façon dont il s’y implique.
Tout le roman est au passé composé mais l’immersion dans la parole de Victor est telle que ce détail passe rapidement au second plan. Aucun véritable suspens, puisque la fin est déjà sue de tous, même du lecteur, mais le roman n’a jamais revendiqué le contraire. Le recul pris par Victor entre la mort de Juliette et le moment où il raconte est évident, il se sent, et nul doute qu’il apporte une sérénité essentielle à son récit.

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Ce roman, c’est aussi une évasion
Une évasion météorologique, déjà, puisqu’il se passe au cœur de l’été alors que le roman est sorti mi-janvier : retrouver l’insouciance du mois d’août en plein hiver m’a fait un bien fou. Ensuite, parce que Camille Brissot a parsemé son œuvre d’une multitude d’éléments poétiques, tant dans la narration de Victor que dans les histoires de ses personnages, et ce sans trahir son cadre réaliste. C’est si rafraîchissant à lire.
Une évasion psychologique, ensuite. Juliette est un poème à elle toute seule. Elle prend de l’espace, le vole parfois, monopolise les regards et les attentions, peut se comporter comme la plus impolie des gamines trop gâtées sous prétexte qu’elle mourra bien avant ses ami.es. Cependant, elle a conscience de ses défauts et assume les reproches que Victor ne cesse de lui faire, ce qui à mon sens en fait un personnage certes romanesque, mais surtout intensément crédible et complexe. Nous découvrons Juliette par les yeux de Victor qui, malgré leur solide amitié, a toujours ignoré bien des aspects de sa vie et surtout, de ses pensées.
Victor a toujours supporté de vivre paisiblement dans l’ombre de cette étoile aux multiples facettes, mais le roman ne le laisse pas de côté : poussé par Juliette ou par les petites à qui il raconte, il finit par se dévoiler davantage, par accorder de l’importance aux sujets qui ne concernent que lui. Il finit par accepter d’être parfois un peu égoïste, quand il s’est toujours confiné dans un rôle de gardien pour l’égocentrisme phagocytaire de Juliette.
Ces deux jeunes adultes n’ont presque rien en commun, pourtant leur alchimie est évidente, irrésistible ; au final, malgré sa clairvoyance, il semblerait que Victor en sache moins sur Juliette qu’elle sur lui…
D’ailleurs, aucun rapport, mais cette couverture n’est-elle pas incroyablement magnifique ?

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Points forts
Des personnages poétiques, complexes et très intenses à découvrir
Une structure narrative particulière mais parfaitement adaptée aux problématiques abordées
Une approche de la mort qui, loin de sombrer dans la tristesse, encourage à profiter de la vie

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Points faibles
Peu d’action, point de vue très contemplatif

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***

Shishi heureux

Shishi heureux

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Si le roman narre la trajectoire ardente et finale de l’incroyable flamme qui a été Juliette, il ouvre aussi ses dernières pages sur un futur tout aussi miroitant et cajole Victor, son petit deuxième, en lui apprenant à continuer de vivre et à transmettre autour de lui la mémoire de sa meilleure amie.
Un livre à lire quelle que soit la saison, qui tirera sans nul doute quelques larmes aux cœurs sensibles (c’est pas mon cas, tu me prends pour qui ?). Mais pas des larmes de tristesse, sinon d’émotion !

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Si tu as aimé 21 printemps comme un million d’années, tu aimeras…
Nos âmes jumelles, de Samantha Bailly
Quelques pas de plus, d’Agnès Marot
Lettres à l’ado que j’ai été, œuvre collective dirigée par Jack Parker (Que tu aies aimé pour pas 21 printemps, lis ce recueil. C’est un ordre.)

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Amitiés,
La Chimère.

 

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