Le projet Starpoint, de Marie-Lorna Vaconsin : Le réveil des Adjinns

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Starpoint 2

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Après les péripéties qui les ont précipités dans l’autre monde, celui auquel on n’accède que grâce aux oranges bleues et aux angles morts des miroirs, Pythagore et Louise n’ont qu’une hâte : traverser la frontière de nouveau, pour poursuivre leur découverte de cet incroyable univers…
Mais Foresta, l’étrangère aux cheveux rouges qui leur en avait dévoilé l’existence, n’est plus réapparue depuis leur triomphe à la Bataille de l’Empoigne. Empêtrés dans les futiles désaccords qui divisent leur commune au sujet de la sauvegarde du lac voisin et d’un hypothétique festival de rock, ils sont contraints de dissimuler leur connaissance de l’autre monde et de prendre leur mal en patience. Plus facile à dire qu’à faire pour Pythagore : son père est sorti du coma mais bien qu’en bonne santé, il semble incapable de communiquer avec son entourage… alors qu’il est un élément décisif de l’avenir des mondes, du fait de son travail sur le mystérieux projet Starpoint.
Alors interviennent les Garde-Fous. Armée de l’ombre à l’éthique discutable, leur organisation est chargée de réguler les échanges entre les mondes et de lutter contre les fougueux Adjinns, fruits d’unions interdites qui, du simple fait de leur existence, mettent en péril l’équilibre de l’univers. Enrôlés de force, Louise et Pyth se voient forcés de travailler pour eux sous peine de terribles représailles. Alors qu’ils sont confrontés à de nouveaux aspects insoupçonnables de l’autre monde, ils espèrent avant tout que l’occasion leur sera donnée, le plus tôt possible, de retrouver la trace de Foresta…

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Roman publié aux éditions de La Belle Colère en octobre 2018.
Tome 2 du Projet Starpoint : Le réveil des Adjinns.
Grand format, 419 pages.
Coût : 19€.

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« Pyth sent que sa voix se sépare de son corps. Elle répond toute seule :
— Je m’appelle Pythagore Luchon. Je vais au lycée Saint-Louis…
— Pythagore Luchon, sache qu’à partir d’aujourd’hui, tu n’es plus seulement lycéen, mais agent. Tu nous appartiens, de corps et d’esprit. Tu sers la cause des Garde-Fous.
Pyth acquiesce sans même s’en rendre compte.
— Pythagore Luchon, comment as-tu appris l’existence de l’angle mort ?
Comme il prend une seconde de réflexion pour chercher un moyen de ne pas incriminer Foresta, Pyth sent une douleur aiguë lui brûler les entrailles. Il hurle à s’en déchirer les cordes vocales.
— Voilà, commente le dénommé Melrik en chuchotant tout contre lui. Ça, ça veut dire que tu étais en train de chercher à mentir. Tu sens comme ça fait mal ? Ce n’est pas très agréable. Il vaut mieux te détendre, te laisser aller et dire la vérité sans réfléchir. »

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« Les images butent contre son front, les oiseaux butent contre le bois de la cage ; ils ont peur de mourir.
Dilong dilong dilong dilong…
Alors Pyth se met à frapper, lui aussi. Il frappe le mur du poing droit, puis du poing gauche. Il cogne son front pour s’empêcher de penser, pour s’empêcher de désirer, pour s’empêcher de souffrir.
Louise hruel :
— Pyth arrête !
Mais il cogne encore.
— Pyth ! Ton sang !…
Dilong dilong dilong dilong…
— Ton sang a changé de couleur ! »

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Le premier tome du Projet Starpoint avait été pour moi un énorme coup de cœur. Autant dire que la barre était haute pour le deuxième tome… qui s’est avéré dans la digne continuité du premier !
L’histoire reprend à la seconde près où on l’avait laissée la dernière fois. J’ai craint d’avoir du mal à retrouver mes repères, comme le tome 1 est sorti il y a maintenant presque deux ans, mais la narration s’autorise quelques longueurs pour remettre les choses dans leur contexte.
L’univers de l’autre monde, qui regorgeait déjà de mille et une merveilles à apprivoiser, s’enrichit de plus belle avec la découverte des Garde-Fous et des Adjinns. Surtout des Adjinns pour moi à vrai dire, car les Garde-Fous n’ont suscité chez moi qu’une profonde antipathie – c’était peut-être le but. Mais les Adjinns… coup de foudre. Ils apportent énormément de choses au roman, parmi lesquelles la concrétisation d’un aspect essentiel de la plume de l’autrice : les sensations des personnages, ce qu’ils expérimentent et qui va au-delà des mots. C’est une écriture sensuelle : Marie-Lorna Vaconsin emploie chaque facette du point de vue interne pour nous offrir… l’exaltation des sens. Ce n’est pas qu’une solution de facilité pour aborder son univers d’un œil nouveau ou mieux gérer son intrigue, c’est une plongée dans l’intimité et les pensées les plus fortes de son narrateur. Et elle réussit ce qui est parfois maladroit ou laborieux dans un roman, c’est-à-dire nous faire lire entre les lignes des sentiments ou des idées qui ne peuvent être formulées noir sur blanc, mais qui apparaissent pourtant comme complètement explicites et faisant partie intégrante de la narration. Si cette particularité apparaît dès le premier tome, les Adjinns lui donnent une puissance nouvelle : elle est une clé essentielle à la compréhension de leur nature même, si difficile à définir autrement qu’avec des actes. Ça les rend d’autant plus pertinents et légitimes à mes yeux.
De manière plus générale, beaucoup de nouveaux personnages font leur apparition. On commence à en avoir une sacrée tripotée, mais pour l’instant sans s’y perdre. Mes nouveaux petits préférés (en plus de Pythagore) sont Silo et Attila (sans aucune objectivité).

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Après un premier tome un peu passif sur les bords, dans lequel Louise et Pythagore dépendaient énormément de Foresta pour agir et apprivoiser toutes les subtilités de l’autre monde, on a beaucoup plus de mouvement. Pythagore évolue : il est moins naïf, plus actif, car il agit moins sous les directives de Foresta du fait de son absence. Même si nous avons encore affaire à des complots politiques qui doivent être ourdis en secret, les Adjinns arrivent avec leurs gros sabots et font voler les mystères en éclats pour imposer leur présence et leurs idéaux à ceux qui leur veulent du mal. Et ça, c’est super cool. Ils dynamisent le style un chouia contemplatif de la série. Ils apportent un ton plus engagé, plus « vénère » : plus passionnel.
Malgré ce regain d’indépendance, les personnages se laissent quand même porter par l’intrigue ; ils sont entraînés par des enjeux dont ils ne comprennent l’importance qu’après coup. Après le joug de Foresta, c’est au tour des Garde-Fous de mener Louise et Pytha par le bout du nez… À leur instar, le lecteur avance en aveugle et peut être frustré par ce manque de contrôle. C’est ce qui a fait décrocher certains lecteurs du tome 1, apparemment. Personnellement, ça ne m’a pas gênée outre-mesure, même si je comprends ce point de vue. Disons qu’ajouté à la haute complexité scientifique de la majorité de l’autre monde, ça peut en rebuter certains. (J’ai moi-même fini par me faire à l’idée que je ne saisirai jamais toutes les subtilités de l’empoigne et autres propriétés du bolt, puisqu’en plus des difficultés communes à tous les lecteurs je suis particulièrement nulle en sciences.)
J’espère que ces deux tomes de soumission finiront par mener nos héros à une bonne crise de ras-le-bol (certainement sponsorisée par les Adjinns <3), et qu’ils sortiront de cette obéissance par défaut à une instance supérieure qui prétend en savoir plus qu’eux.

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Concernant l’intrigue de la série, celle qui se construit sur l’intégralité des tomes, nous n’avons pas beaucoup de réponses aux interrogations soulevées dans le tome 1. Les mystères s’épaississent au lieu de se résoudre, alourdis par de nouveaux enjeux puisque malgré tout, nous en apprenons toujours davantage sur le projet Starpoint et les secrets de l’autre monde. Malgré ça, on sent que chaque élément est à sa place et que les cartes nous sont données, même si ignore encore comment les assortir pour découvrir le fin mot de l’histoire. Je pense plus particulièrement au cliffhanger de ce tome 2, très représentatif de ce sentiment…
Parce qu’un autre des indéniables talents de Marie-Lorna Vaconsin, c’est les « fusils de Tchekhov » ! Ces discrets éléments placés en amont du dénouement et qui, anodins en apparence, trouvent leur utilité au moment des révélations… Ils sont légions dans Le projet Starpoint, méthodiquement dissimulés avec une rigueur toute scientifique : on les repère dès leur apparition sans encore savoir à quoi ils vont servir. Mais ce n’est pas grave, puisqu’ici aussi domine la certitude que tous s’insèrent dans une grande machinerie narrative dont le simple lecteur serait bien en peine de deviner la finalité ! Même le plus petit détail, le plus petit engrenage est essentiel ; rien n’est laissé au hasard, rien n’est inutile.
Ceux qui me connaissent savent que je ne m’attarderai pas sur les quelques romances qui jalonnent le roman, du fait de mes goûts personnels qui ont toujours préféré l’épée au baiser dans les œuvres de fiction. Mais rien ne m’a dérangée et je suis curieuse de voir comment ça va évoluer !

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Points forts :
Enrichissement de l’univers, moins scientifique qu’idéologique
Écriture qui valorise les sens et fait ressentir au-delà des mots
Personnages complexes aux relations fortes et toujours en évolution
Utilisation optimale des fusils de Tchekhov
Intrigue maîtrisée, équitablement développée entre les tomes

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Points faibles :
Parfois difficile d’intégrer le vocabulaire et les concepts typiques de l’autre monde, tant géographiques que technologiques, du fait de leur complexité
Héros souvent manipulés, qui ignorent beaucoup des enjeux de leurs propres actions : ils se cherchent plus qu’ils ne dirigent, c’est problématique pour un tome 2

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Ce second tome du Projet Starpoint a confirmé la qualité du premier. Des personnages à la rare intensité, un univers complet et complexe, une intrigue élaborée, une écriture sensuelle… Je suis sous le charme et je n’ai plus qu’une hâte : que le tome trois soit écrit, publié et qu’il atterrisse entre mes petites mains émues.

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Si tu as aimé Le projet Starpoint, tu aimeras…
Les mystères de Larispem, de Lucie Pierrat-Pajot

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Amitiés,
Chimène.
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