City Hall, de Rémi Guérin et Guillaume Lapeyre

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City Hall

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Ce Londres du XXe siècle, qui mêle nouvelles technologies et ambiance résolument steampunk, a de quoi surprendre : le papier y est proscrit ! Et pour cause : il y a deux cents ans, sans qu’on sache pourquoi ni comment, tous les textes ont commencé à prendre vie à l’instant de leur écriture. Pour ne pas sombrer dans le chaos, le monde a été contraint d’effacer l’existence du papier de la mémoire des citoyens. Les plus grands écrivains composent en dactylographie et l’écriture manuscrite a complètement disparu… Mais si la société a rapidement compris l’utilité des écrans et plus particulièrement des livres numériques, certains irréductibles n’ont pu se résoudre à dire adieu à cette force divine et conservent, à l’abri des autorités, quelque stylo ou bout de cahier.
Cette menace se concrétise lorsque la police, aux prises avec l’insoluble meurtre d’un ministre, finit par trouver sur son cadavre une feuille de papier… Le maire de Londres prend la dure décision de faire appel au jeune et orgueilleux Jules Verne, qui a appris à écrire dans son enfance, et à son timide assistant Arthur Conan Doyle. Flanqués d’Amélia Earhart, une aviatrice secrètement envoyée par le gouvernement américain, les deux gentilshommes armés d’encre et de papier sont chargés de courir Londres à la recherche du malfaiteur qui pourrait, d’un seul trait de crayon, réduire la ville en cendres. Mais leur enquête prend une ampleur nouvelle quand ils s’aperçoivent que d’autres écrivains utilisent encore le papier en cachette ! H. P. Lovecraft, Mary Shelley, Lewis Carroll semblent profondément mêlés à la conspiration qui menace l’ordre sociétal durement rétabli. Jules, Arthur et Amélia devront jouer de la plume contre ces ennemis de haute voltige littéraire…

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Série en sept tomes, terminée.
Publiée aux éditions Ankama de juin 2012 à juin 2015.
Coût d’un tome : 7,95€.

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Un collègue d’IUT Métiers du Livre, passionné de bande dessinée, m’a prêté tous les tomes de City Hall pour que je découvre enfin les grands noms du manga français.

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Jusqu’ici, je n’avais lu que deux mangas français : Alchimia, un pur shôjo de fantasy, et Save me Pythie, une œuvre hybride et humoristique – dont l’autrice est d’ailleurs la compagne de Guillaume Lapeyre. J’avais eu beaucoup de mal avec leurs choix graphiques respectifs… Des personnages vieillots, façon Club Dorothée, pour Alchimia, et des silhouettes aux morphologies extrêmement – trop ? – conformes aux canons de beauté en vigueur pour Save Me Pythie, ce qui me donnait moins l’impression d’un véritable choix que d’une conformisation à des corps idéalisés, et du coup complètement irréalistes. Les univers m’avaient beaucoup intéressée, mais j’avais senti un profond déséquilibre de qualité entre le dessin et le scénario… Ça n’a pas du tout été le cas pour City Hall ! Pour la première fois, je n’ai pas eu l’impression de lire une œuvre imprégnée du manque d’expérience français en matière de manga, mais un manga véritable, qui a fait de ses différences avec ses confrères japonais plus qu’une particularité à relever : une force.

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Pour rester sur le dessin, j’ignore tout des antécédents artistiques de Guillaume Lapeyre, mais il affirme son style dès le premier tome et reste fidèle aux bases qu’il a posées. Les postures des héros, leurs expressions, leur personnalité m’ont beaucoup fait penser aux héros du manga Bakuman ; bien que les univers soient sensiblement différents, on retrouve un binôme de génies – par ailleurs passionnés d’encre et de papier – qui doit faire face à une multitude de « rivaux » et redoubler d’imagination pour triompher. La quasi-intégralité des protagonistes se compose d’écrivains célèbres et autres héros de l’humanité qui, construits sur des bases concrètes et historiques, ont été retravaillés pour parfaitement s’adapter aux codes du manga shônen. C’est un franc succès ! En même temps, ils ont été choisis avec soin : Rémi Guérin est allé piocher dans les œuvres fondatrices des littératures de l’imaginaire. Vingt mille lieues sous les mers, Frankenstein, Alice au Pays des Merveilles, Les Chroniques de Narnia… Même ce bon vieux Cthulhu est de la partie. Chaque tome compte son nombre de nouvelles personnalités et pour varier les plaisirs, des célébrités autres que littéraires apparaissent également : l’aviatrice Amelia Earhart, le magicien Houndini, et plus encore !

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Honnêtement, l’espace de quelques pages, j’ai cru qu’avec des auteurs français on allait réussir à s’émanciper du cliché si illogique et rabaissant des personnages féminins qui, bien que guerrières, ont un bonnet G et un décolleté jusqu’au nombril alors qu’elles passent leur vie à courir les rues arme à la main en esquivant des balles. Raté. La mémoire de Mary Shelley est outrageusement bafouée. Heureusement que le reste du manga vaut la peine d’être lu, parce que je suis bien attristée de voir que même en France, on en est encore à ce niveau de mépris.

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Pour moi, ce qui fait l’originalité et la plus-value de City Hall est aussi ce qui fait sa principale fragilité. Je m’explique. La particularité qui le démarque des œuvres japonaises dont je parle plus haut, c’est… son écriture. Parce que l’écrit est le thème principal de l’histoire, et que je n’ai jamais vu un manga aussi… bien écrit ! Les dialogues sont un élément-clé pour nous immerger dans le Londres du XIXe siècle, par le jargon, la qualité du verbe des personnages ; on sent que ce n’est pas de la traduction. Que le manga serait même difficilement traduisible tant sa richesse littéraire est développée et serait ardue à retranscrire dans une autre langue, en suivant les codes d’extrême efficacité des dialogues de manga.
Néanmoins l’importance donnée aux dialogues nous amène au principal défaut de City Hall : il a eu les yeux plus gros que le ventre. C’est un manga d’action qui a voulu ajouter à son intrigue explosive des textes très complets. Résultat, on a affaire à une œuvre de la complexité verbale de Bakuman, mais avec autant de scènes d’action qu’un tome de Soul Eater… Et les pages deviennent très chargées ; bien que suivant un ordre défini, les cases voient leur rythme détourné par la taille des bulles de dialogues qui, pour tenir dans l’espace, sont obligées d’empiéter sur les bordures. Les scènes d’action, dans lesquelles l’efficacité devrait être absolument privilégiée, sont malgré elles alourdies par les piques que se lancent les personnages – de grands écrivains je le rappelle – et qui sont toutes beaucoup trop longues pour rester fluides dans le découpage. J’ai été frustrée par cette impression que les combats n’avançaient pas, par cette obligation de relire deux à trois fois certains dialogues car pour la beauté du verbe, l’auteur dit en six lignes ce qu’il aurait pu dire en six mots – ce qui aurait laissé plus de place au dessin. (Je me rends compte après coup que je n’ai sélectionné que des extraits de scènes d’action pure, qui ne montrent pas cette dualité entre dialogues et dessins, ce qui est un peu débile et m’empêche d’appuyer mes propos d’un ou deux exemples. Malheureusement, j’ai déjà rendu la série à mon ami…)

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Parlons un peu de cet univers… Le coup du papier comme arme de destruction massive est une idée fantastique. J’ai eu peur, en lisant les premiers tomes, que les auteurs aient laissé passer une facilité de background façon Grands Aigles dans Le Seigneur des Anneaux. Mais ils ont vraiment pensé à tout ! Ils développent progressivement leur univers pour empêcher tout débordement scénaristique et, dans le même temps, donnent vie à des fantasmes littéraires extraordinaires – concernant lesquels je resterai muette comme une tombe pour ne gâcher aucune surprise, malgré l’envie dévorante qui me tient de m’extasier publiquement sur les merveilles qu’ils ont créées –. Et précisons que cette utilisation du papier, loin d’être un outil miracle pour transformer la Terre en poulet d’un mouvement de stylo, nécessite une grande rigueur et un talent certain, ce qui amène un challenge bienvenu dans l’évolution des personnages.
Si j’ai trouvé la fin bien pensée et efficace pour clore la série, je regrette qu’elle soit aussi précipitée. Peut-être les auteurs ont-ils eu des imprévus concernant la répartition de l’intrigue entre les sept tomes, parce que bien que complexe, le dénouement de l’aventure m’a vraiment donné l’impression d’être balancé à l’étroit dans les dernières pages du tome 7… Mais ce petit souci d’espace ne gâche que très partiellement son effet !

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Pour finir, j’ai aimé l’enthousiasme des auteurs qui ont parsemé le manga de références plus ou moins directes à la culture geek ! On a des citations du Seigneur des Anneaux, de Star Wars… mais aussi de bons gros clins d’œil au Visiteur du Futur, une websérie française qui a bercé mon adolescence et ma découverte d’Internet. J’ai eu le sentiment qu’ils cherchaient véritablement à créer un lien avec leurs lecteurs, à leur montrer qu’ils avaient le même bagage culturel. Une manière bien sympa de fissurer le quatrième mur.

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Points forts :
Un dessin maîtrisé
Une écriture de qualité
Des personnages caractérisés, aux solides bases historiques qui soulignent leur charisme
Un univers complet, original, construit sur un concept simple mais efficace

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Points faibles :
Un déséquilibre entre le dessin et l’écriture : aucun n’accepte de faire un peu de place à l’autre

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Voilà une découverte qui me donne envie de me jeter sur tous les mangas français qui croiseront ma route… Et il y en a de beaux qui attendent au tournant – je pense particulièrement à Radiant, dont on entend beaucoup parler en ce moment.
Mine de rien, le manga français a fait d’énormes bonds ces dernières années, et City Hall a fait partie de ses premiers pas dans la cour des grands. Ses quelques défauts pèsent bien léger et je ne peux que le recommander aux lecteurs, habitués de BD ou non, fans de culture geek ou de littérature plus classique. Cette oeuvre polyvalente a de quoi pousser n’importe qui à coucher ses rêves sur le papier…

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Shishi

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Si tu as aimé City Hall, tu aimeras…
Les Mémoires de Vanitas, de Jun Mochizuki
Frau Faust, de Kore Yamazaki

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Amitiés,
Chimène.
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