Ann Radcliffe contre les vampires, de Paul Féval

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Ann Radcliffe couverture

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Angleterre, XIXe siècle.
Anna Ward voit son mariage bouleversé par une terrible nouvelle : Cornelia, sa plus chère amie d’enfance, a été enlevée par… un vampire, par grands soins infiltré dans son entourage, qui désormais la retient prisonnière dans un château perdu au fin fond de l’actuelle Croatie. Sans hésiter, Anna repousse ses épousailles et vole au secours de la pauvre jeune fille. Secondée par son fidèle valet, elle entraîne dans sa quête de bien étranges compagnons, qui lui enseigneront toutes les subtilités de la nature vampirique afin qu’elle soit en mesure d’occire l’occulte ravisseur de Cornelia.
Pour vaincre la créature, Anna et ses amis devront s’initier aux plus noirs secrets des vampires, jusqu’à approcher le ténébreux siège de leur pouvoir…

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AR extrait

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Roman initialement publié en 1874 sous le titre La Ville-Vampire. Réédité en 2018, en partenariat entre les éditions des Moutons Électriques et Les Saisons de l’étrange.
Format intermédiaire, proche du poche. 136 pages.
Coût : 13€.

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Les saisons de l'étrange

Les saisons de l’étrange sont un projet d’édition qui propose des romans d’imaginaire orientés fantasy urbaine, fantastique, occulte, aux influences gothiques et lovecraftiennes. Ann Radcliffe appartient à leur première « saison », composée de six ouvrages : la seconde a été financée avec succès et arrive bientôt en librairie ! En partenariat avec Les Moutons Électriques à leurs débuts, Les saisons gagnent en ampleur et joie, elles sont bordelaises ! Les objets-livres sont vraiment bien faits, à l’image de ceux des Moutons. Non seulement les romans ont un format spécifique, presque carré, mais ils sont aussi assortis de petites illustrations intérieures (réalisées, comme pour la majorité des couvertures, par le polyvalent Melchior Ascaride) qui constituent l’identité graphique propre aux Saisons.

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« La terre s’était ouverte soudain pour les engloutir, donnant ainsi raison aux pressentiments de notre Anna. S’il vous répugnait de croire à la formation instantanée d’un gouffre, je confesserais volontiers que l’opinion personnelle de notre Anna était que l’éboulement avait eu lieu d’avance, par suite des grandes marées de la nouvelle lune de mars. Le charme d’une histoire comme la nôtre est principalement dans la vraisemblance. Et d’ailleurs, chemin faisant, nous ne rencontrerons que trop d’incidents hyperphysiques.
Elle affectionnait ce mot qui veut dire, je crois, surnaturel. » p. 36

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Un roman au contexte littéraire très marqué
En plus du speech qui tape directement dans la fantasy urbaine, mon genre d’imaginaire de prédilection, j’ai été attirée par ce titre des Saisons grâce à sa petite particularité : le roman date de 1874 ! Il appartient à un mouvement de littérature vampirique peu connu du grand public, porté par des auteurs tels qu’Eugène Suë ou George W. M. Reynolds, majoritairement français et anglo-saxons ; une annexe informative rédigée par Adrien Party l’explique à la fin du roman. Des précurseurs du mouvement qui finira par inspirer Bram Stoker et son célèbre Dracula, rendez-vous compte… et même Mary Shelley, en matière de roman gothique !
Pour moi, ce roman profite d’une valeur ajoutée grâce à son intérêt historique, qui apparaît dans notre lecture contemporaine. C’est le cas de tous les romans un tant soit peu anciens, me direz-vous, mais voyons plus loin : la fantasy urbaine est vue comme un genre littéraire extrêmement récent, et ce roman fait figure de genèse pour sa forme contemporaine de roman d’aventure. Rien que pour ça, il mérite davantage de visibilité !
Certes, ça reste un roman du XIXe siècle. C’est-à-dire qu’on a beau le vendre comme une fiction faisant la part belle au courage d’Anna, la plus grande démonstration dudit courage est son sang-froid quand elle réussit à faire face à un vampire le temps que les hommes qui l’accompagnent débarquent et lui sauvent la mise. Elle fera davantage figure de meneuse, de pilier dans l’esprit du groupe, que de véritable actrice de son périple. Ce qui reste novateur pour l’époque : une jeune femme qui s’enfuit le jour de ses noces pour voler au secours d’une amie aux prises avec une créature des ténèbres, c’est osé. Et ça va à l’encontre de l’image stéréotypée d’une douce vierge à la merci des forces du mal, toujours colportée par la faiblesse de Cornelia, mais finalement réduite en miettes par Anna et sa détermination.
D’autant plus que cette jeune femme n’est pas une demoiselle ordinaire, mais une écrivaine du XVIIIe siècle estimée pour ses nombreux textes gothiques, dont Paul Féval a repris le nom et les grandes lignes de vie pour en faire une héroïne de fiction ! Ainsi l’œuvre est-elle un curieux mélange de véracité historique et d’éléments complètement inventés : Paul Féval lui-même, qui fait office de narrateur au tout début et à la toute fin de l’histoire, est mené face à la petite-fille d’Ann Radcliffe, qui va lui raconter l’intégralité du roman dans un classique processus de mise en abyme. Il a choisi de mêler réel et fictif pour donner une véritable impression d’authenticité, même si chaque information peut évidemment être vérifiée et démentie au besoin. Le quatrième mur est de ce fait directement brisé car, comme dans l’extrait montré plus haut, la petite-fille d’Anna s’adresse régulièrement à son auditeur et parle même à la première personne du singulier.

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Un univers gothique et foisonnant
Les phrases sont longues et ampoulées, les descriptions nombreuses et dithyrambiques. C’est le jeu ! Ainsi se caractérisaient les proses de cette époque, et on s’y fait au bout de quelques pages. À propos des descriptions, venons-en à l’aspect du roman que j’ai préféré : la découverte de l’espèce vampirique et de toutes ses caractéristiques. Paul Féval ne tarit pas d’éloges au sujet de ces créatures, et chaque facette de leur curieuse nature est sujette à provoquer l’effroi de ses autres personnages. Si beaucoup de leurs capacités peuvent sembler absolument cheatées au premier abord, l’auteur parvient à les tourner de manière à ce qu’elles ne permettent jamais une résolution trop facile de l’intrigue, au contraire. Certaines ont perduré jusqu’à nos jours, quand d’autres se sont perdues au fil des décennies. Par exemple, cette curieuse anecdote des vampires parvenant à posséder des cadavres pour les faire agir à leur guise et les faire « rentrer » à l’intérieur de leur corps pour tous les transporter en même temps ou les cacher… Curieux, n’est-ce pas ? Il est aussi dit que pour traverser les cours d’eau, les vampires doivent nécessairement s’allonger pour flotter à la surface et franchir l’obstacle les pieds en avant. Toutes ces anecdotes plus ou moins farfelues m’ont beaucoup amusée ! Et que dire de la fameuse ville-vampire défendue par le titre original… Un régal !

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J’aime :
Un contexte historique et littéraire des plus intéressants
Un roman novateur pour son époque
Une très belle réédition proposée par Les saisons de l’étrange
Une approche inédite du mythe vampirique

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J’aime pas :
Un style ampoulé qui peut rebuter les lecteurs contemporains

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***

Shishi heureux

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Ann Radcliffe contre les vampires est une pièce maîtresse de la fiction vampirique en littérature, et elle mérite davantage de reconnaissance. J’espère que d’autres romans de ce genre croiseront ma route !

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Si tu as aimé Ann Radcliffe contre les vampires, tu aimeras…
Cette chronique du roman rédigée par un membre de l’intrigante ADANAP
La série Les étranges sœurs Wilcox, de Fabrice Colin
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Amitiés,
La Chimère.
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2 commentaires

Les Sortilèges Des Mots · 30 décembre 2018 à 13 h 04 min

Je vais le lire pour le défi littéraire 2019. J’ai hâte. j’adore tout ce qui est à l’ancienne.

    Chimene · 30 décembre 2018 à 13 h 38 min

    Alors tu devrais beaucoup aimer !

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