Brexit Romance, de Clémentine Beauvais

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Brexit Romance

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Marguerite n’a que dix-sept ans, mais c’est déjà une étoile montante de l’opéra français. Chaperonnée par Pierre Kemenev, son professeur de chant/protecteur/nounou un peu coincé et désespérément anticapitaliste, elle est invitée à Londres pour jouer « Les noces de Figaro » au Royal Opera House de Covent Garden. Leur séjour devait ne durer qu’une seule nuit, one night only… mais Justine Dodgson débarque dans leur vie avec un opportunisme discutable et une classe indéniable.
Justine est la créatrice de la très récente entreprise Mariage Pluvieux… qui n’est qu’une couverture juridique pour dissimuler ses véritables activités, organisées grâce à sa beaucoup plus intéressante entreprise Brexit Romance.
Brexit Romance, secrètement créée après le vote du Brexit en 2017, vise à organiser des mariages entre Britanniques et Européens pour faire délivrer à chacun des mariés le passeport du pays de sa moitié… Ceci pour que les jeunes Anglais ne soient plus restreints, dans leurs projets d’avenir, par leur sortie de l’Union Européenne.
Justine jongle avec une multitude de couples à assortir pour obtenir les fameux passeports, et il se trouve que Marguerite et Pierre sont justement deux magnifiques Français dont les profils s’accorderaient à merveille avec ceux qu’elle cherche déjà à caser…
Une petite chanteuse d’opéra débordante de naïveté et de bons sentiments ; un professeur un brin alcoolique et prodigieusement agacé par tout ce qui caractérise cette Grande-Bretagne profondément… britannique ; une millenial surexcitée greffée à son téléphone portable ; un aristocrate charmeur mais trop provocateur pour être en paix avec lui-même… autant de paires explosives à constituer. Mais si l’amour venait à s’en mêler, les choses empireraient !

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Roman publié aux éditions Sarbacane en août 2018.
One-shot, grand format, 449 pages.
Coût : 17€

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« ‘Je ne serai jamais une Marxiste-Léniniste, Pierre, il faudra vous y faire !’ dit Marguerite.
‘Vous percez à jour toutes mes tentatives d’influence’, feignit de se lamenter Kamenev.
Marguerite se rengorgea.
‘C’est parce que j’ai compris comment vous faites. Vous commencez par me dire un truc normal, par exemple sur l’histoire de la musique, et sans que je fasse attention, hop, ça se transforme en sermon sur les inégalités sociales.’
‘Je n’ai jamais fait ça !’ s’offensa Kamenev.
‘J’ai encore la partition où vous aviez dessiné des petits dollars sur toutes les rondes !’
‘Ah, mais c’était une partition que vous aviez achetée sur Amazon…’ » p.14

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« Rien de tout cela ne faisait plisser l’œil neurasthénique d’Imogen Phelps, la grande sœur de Cosmo, qui avait réussi l’exploit de produire dans un ventre absolument riquiqui un total de quatre beaux enfants (Cosmo avait un peu exagéré en disant à Marguerite qu’Imogen en avait « à peu près quinze ou seize, je ne me souviens plus »). Ces quatre enfants s’appelaient Max, Elsie, Wilf et Cassie.
‘Ils ont de véritables prénoms aussi », avait dit Cosmo à Marguerite, « mais on ne les sort que pour les fouetter avec’.
De fait, les seules fois où Maximilian, Elspeth, Wilfred et Cassandra se révélaient, prononcés par les lèvres minces d’Imogen, c’était lorsqu’elle les grondait. De toute façon, on s’en occupait peu, car une nanny élusive, qui demeurait au dernier étage et qu’on voyait parfois glisser comme un spectre dans les allées du jardin, les avait pris en charge, ainsi que Bertie ; son contrat était, apparemment, infiniment extensible. » p.275

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Une comédie humoristique, et plus encore
Tu n’as pas pu rater le phénomène Brexit Romance. Il a dépassé les frontières de la littérature jeunesse pour s’afficher dans de longs et nombreux articles de presse générale ; Télérama et Le Monde pour ne citer qu’eux… Un succès dans la juste lignée de Songe à la douceur, le précédent roman de Clémentine Beauvais.
Par où commencer ? Il y a tant à dire. Brexit Romance, c’est le roman qu’on nous a teasé pendant des mois et qui, après sa sortie, a secoué toute la blogosphère. Le titre me rebutait : je pensais tomber sur une histoire 100% romance, donc bien éloignée de mes lectures habituelles. C’était sans compter les ressources de Clémentine Beauvais !
Brexit Romance, c’est… une comédie. Une scène de spectacle large comme la Grande-Bretagne sur laquelle se mélange et s’écharpe une multitude de personnages aux enjeux diablement drôles, mais qu’ils prennent diablement au sérieux. Le roman a copié la structure d’une pièce d’opéra avec une division en cinq grands actes – épilogue compris. Toute l’histoire baigne dans un étrange surréalisme, dont Clémentine a parlé lors d’une conférence : elle aime, pour chacun de ses romans, étirer légèrement les limites du réel, de manière à créer des situations à la limite du burlesque mais qui s’insèrent toujours dans un cadre crédible. C’est un parti pris dur à gérer, car l’équilibre à préserver est délicat… ça peut vite verser dans l’humour superficiel dont on voit les ficelles, et ça arrive à un ou deux moments du roman. Mais dans l’ensemble, l’humour scénaristique est savamment dosé et sert à caractériser la plume si agile de Clémentine Beauvais. En somme, le lecteur ne serait pas surpris si un personnage se mettait tout à coup à chanter ses dialogues comme dans une comédie musicale : même, on aimerait que ça arrive ! J’ai davantage senti l’influence de la comédie musicale que celle de l’opéra, à vrai dire. De là à espérer une adaptation sur les feux de la rampe, comme pour Les petites reines, il n’y a qu’un pas…
Le roman déborde d’humours ! Il y en a de tous types, de toutes saveurs : celui qui tord l’histoire dans toutes les directions et multiplie les quiproquos, celui qui oppose des personnages aussi différents qu’une baguette de pain l’est d’une tasse de thé, celui qui donne une voix au narrateur omniscient pour parsemer le texte de petites remarques à lire entre les lignes… Une comédie plus humoristique que romantique, en fin de compte ; tant mieux pour les personnages, qui fuient l’amour comme la peste pour ne pas gâcher leur précieux mariage arrangé.

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Discutons des problématiques sociétales de l’Angleterre autour d’une tasse de thé
L’humour le plus unique de ce roman, et aussi le plus controversé, est pour moi l’humour culturel, qui s’intéresse aux phénomènes de société. Le narrateur omniscient ne fait pas de discrimination : Français comme Britanniques, tout le monde en a pour son argent. Mais les Britanniques sont clairement désavantagés par l’intrigue, car toute l’histoire se déroule chez eux. Dès l’arrivée de Marguerite et Pierre, un large et complexe portrait de la société britannique commence à s’esquisser ; il dépeindra tant les us et coutumes du pays que les inégalités profondes affectant ses strates sociales, beaucoup plus marquées qu’on ne l’imagine en France. Clémentine Beauvais sait de quoi elle parle : native de France, voici plus de dix ans qu’elle vit en Grande-Bretagne, et pas n’importe comment, puisqu’elle est professeure de sociologie à l’université d’York, à Cambridge ! (Maintenant je me demande à quoi ressemble quelqu’un qui vit en Grande-Bretagne « n’importe comment »).
Brexit Romance est un roman puissamment contemporain, qui permet d’appréhender des problématiques sociétales mondiales en soulignant les différences culturelles entre la France et la Grande-Bretagne. Au fil des pages se succèdent une jeunesse britannique engagée et à 95% numérisée ; une campagne profonde et traditionnelle dont rêvent beaucoup d’étrangers ; une population d’extrême-droite très fermée qui a pris l’élitisme et l’entre-soi comme politiques de vie. Cette grande diversité est principalement approchée par les yeux des Français, avertis comme Kamenev ou vierges de toute opinion politique comme Marguerite. Quelques passages un peu plus complexes permettent d’aborder des idéaux politiques avec le jargon assorti, mais ça reste rare et finalement, montrer est bien plus efficace qu’expliquer, et le roman a parfaitement compris cette maxime. Mon personnage préféré est sans doute possible Cosmo, le jeune lord taquin et imbu de lui-même : il garde plus d’un secret et s’il évolue moins que d’autres, les faiblesses qu’il dissimule m’ont particulièrement émue.
J’ai trouvé intéressant que l’autrice ose parsemer son œuvre de messages politiques forts, parfois contradictoires selon le personnage qui les défend. Certains arrivent dans l’histoire avec des opinions très arrêtées, et vont se retrouver confrontés à des oppositions coriaces qui finiront par les faire évoluer ; d’autres resteront fermement campés sur leurs positions… Même les idées dont l’autrice semble proche sont remises en question, contrées par d’autres arguments. Et si tous les personnages sont très caractérisés et bourrés de clichés, le roman en fait un parti pris et en joue constamment, tant pour l’aspect humoristique que pour l’aspect politique : les changements provoqués par ces combats idéologiques apportent des nuances essentielles au développement du roman.

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Pour finir, parce que ça serait tout de même difficile de faire sans, un petit mot sur la dimension romantique. Clémentine Beauvais fait partie des rares auteurs dont j’apprécie les romances ! C’est pour ça que j’ai suivi la hype sans craindre la déception après l’enchantement de Songe à la douceur. Mais comme évoqué plus haut, les amours des personnages n’ont pas autant d’importance qu’escompté, puisqu’ils veulent justement y échapper à tout prix… Romance il y a néanmoins, ne leur en déplaise, mêlée à tous les thèmes dont j’ai déjà parlé. Une romance qui, malgré les apparences premières, prend grand soin de ne tomber dans aucun écueil : elle joue de ses propres codes pour surprendre le lecteur et satisfaire ses attentes envers et contre tout. Je n’ai qu’un petit regret la concernant, quant à l’absence d’un certain type de relation parmi celles qui se construisent à la fin du roman… mais je n’en dis pas plus pour ne pas spoiler, et c’est loin de gâcher la satisfaction de voir certains couples se former après des centaines de pages à se tourner autour.

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Points forts :
Humour polyvalent qui s’adapte à tous les thèmes du roman
Personnages qui jouent de leurs stéréotypes pour mieux surprendre le lecteur
Une romance parfois discrète mais toujours maîtrisée
Richesse des détails sur la Grande-Bretagne, immersion à travers les Français
Pertinence de l’analyse sociétale menée sur l’Europe contemporaine, et sur les milieux sociaux de manière plus générale

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Point faible :
Le surréalisme assumé du roman passe ou casse

 lShishi

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Shishi enchanté : une excellente lecture !

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Brexit Romance, tout tient dans le titre : une comédie politique et romantique (si, c’est possible) brodée d’un humour polyvalent, tour à tour burlesque ou tout en subtilité culturelle. Un roman d’actualité qui déborde d’amour, de rires, de chants… de croissants et d’Earl Grey. Fair enough.

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Si tu as aimé Brexit Romance, tu aimeras…
Songe à la douceur, de Clémentine Beauvais
La Sirène et la Licorne, d’Erin Mosta

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Amitiés,
Chimène.
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