Gustave Eiffel et les âmes de fer, de Flore Vesco

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Gustave Eiffel couverture

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France, 1855. L’intégralité de Paris frémit d’impatience à l’idée d’accueillir la toute première Exposition Universelle, qui mettra en avant des merveilles technologiques dignes des rêves les plus fous. Dans cette effervescence se détache un profil atypique : un jeune homme sans le sou, féru de mécanique, du nom de Gustave Eiffel.
Gustave écume les journaux en quête d’un petit boulot pour finir ses mois. Au début, rien de probant… Mais il finit par tomber sur une annonce singulière, qui recrute des « esprits logiques et cœurs aventureux ». Suite à une série d’épreuves, il est admis dans la S. S. S. S. S. S., c’est-à-dire la Société Super Secrète des Savants en Sciences Surnaturelles. Enfin en capacité de se loger et de se nourrir correctement, voilà de surcroît qu’il peut laisser libre cours à sa passion… pour assurer la sécurité des Parisiens en régulant les accidents surnaturels !
Sa première mission en tant qu’agent de la S. S. S. S. S. S. est une infiltration dans une manufacture de métallurgie. Gustave doit localiser le phénix, créature unique au monde, qui y préparerait sa renaissance si exceptionnelle. Mais une fois sur les lieux, il constate que l’hypothétique intervention du phénix n’est pas le seul événement paranormal à relever. Certains ouvriers ont un comportement étrange : ils ne parlent jamais avec leurs collègues et travaillent avec une rigueur plus mécanique qu’humaine… Gustave est-il prêt à mettre sa vie en péril pour élucider un mystère que ses supérieurs n’auraient jamais pu soupçonner dans la manufacture ?
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Roman publié en 2018 aux éditions Didier Jeunesse.
Format moyen, 210 pages.
Coût : 15,90€.
Je suis une fervente admiratrice des livres de Flore Vesco. Il ne m’a pas fallu longtemps pour me jeter sur ce nouveau roman !
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Quelques extraits…
« — Bon, nous avons le temps de voir venir. L’essentiel, pour aujourd’hui, c’est que nous ayons étain le feu !
Il accompagna son jeu de mots d’une pichenette sur le seau métallique qui trônait encore sur la paillasse. Alfred, consterné par ce terrible calembour, secoua la tête. »
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« Parfois, une soupape laissait échapper un jet de scories métalliques. Gustave plissait les paupières devant ce nuage d’étincelles irisées. Ces éclairs lumineux agressaient le fond de sa pupille et vrillaient son cerveau. Une image restait quelque temps imprimée sur sa rétine, qui prenait étrangement la forme d’un oiseau aux ailes déployées. Puis le jeune homme secouait la tête, persuadé que le vacarme et les fumées nocives troublaient son imagination. »
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« En marchant, Gustave s’autorisa à rêver un peu. Il imagina que dans plusieurs années, de nouvelles générations de recrues trouveraient son rapport dans les archives de la S.S.S.S.S.S. Peut-être même que l’une d’elles, qui serait un peu écrivain en herbe, aurait envie de s’inspirer de ce compte rendu pour écrire un roman. Cet écrivain s’écarterait un peu de la réalité, il imaginerait un récit épique, survolté, et ainsi Gustave verrait son nom associé à des aventures merveilleuses.
Par jeu, Gustave chercha un titre à ce roman. Bien sûr, il faudrait un jeu de mots. Une référence au métal. En fer et damnation ? Non, ce n’était pas satisfaisant. Soudain, seul, a milieu de la rue, il s’exclama :
— Les Zincroyables aventures de Gustave Eiffel !
Voilà bien un récit qu’on aurait eu envie de lire. »
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Une immersion sensationnelle dans les mécaniques du XIXe siècle
Nous l’avions déjà entraperçu dans Louis Pasteur contre les loups-garous : quand Flore Vesco se renseigne sur un contexte historique pour l’un de ses romans, elle fait les choses bien, avec rigueur et pédagogie – son côté prof, peut-être. Discrète mais bien présente, la documentation sait s’effacer pour ne pas alourdir la lecture, et nous immerge dans le Paris du XIXe siècle tout en conservant cette atmosphère d’aventure propre aux romans de Flore Vesco. (Elle se débrouille à merveille, je vous assure, parce que pour matériau de base d’un roman, on a vu plus sexy que la recherche du vaccin contre la rage et le fonctionnement d’une manufacture de métallurgie.) L’histoire se passe pendant l’Exposition universelle de Paris et, comme beaucoup de romans se développant à cette époque, l’enthousiasme industriel des Parisiens est omniprésent ! Ici il est particulièrement en phase avec les thèmes du livre, qui l’utilisent pour parler au lecteur en s’appuyant sur des éléments historiques. Cet aspect, si on oublie la dimension uchronique, m’a pas mal rappelé la trilogie des Mystères de Larispem, que je vous recommande chaudement au passage.
La manufacture métallurgique est un microcosme très spécifique, et surtout méconnu du public. Le roman nous apprend son fonctionnement dans les moindres détails, et nous fait plonger tête la première dans son métal ardent et ses fumées toxiques… Le plus gros du travail de documentation, comme pour Louis Pasteur et sa médecine, a certainement été abattu avec la métallurgie, si précieuse à Gustave mais si étrangère à son autrice (qui est une L pure sang). C’est un élément à double-tranchant : personnellement, j’ai été impressionnée par le vocabulaire très précis, l’aisance qu’ont pris les personnages à l’utiliser… mais je suis tombée sur une lectrice plus jeune que moi qui s’est retrouvée perdue dans tous ces jargons étrangers à ses connaissances, et qui a renoncé face à ce charabia de métaux. Parce que nous suivons l’histoire avec Gustave en narrateur interne, et s’il a l’habitude d’user de ces termes spécifiques au quotidien, à aucun moment il ne va véritablement les expliquer au lecteur. Il faut avoir un bac+3 en métallurgie ou accepter d’être paumé et de se laisser porter (comme moi) (et Flore Vesco, probablement) pour ne pas se sentir lésé par ses réflexions scientifiques, qui sont souvent très poussées. Après, je vous assure que même sans comprendre chaque variation de métal présentée par Gustave, cet aspect du roman reste très appréciable et fait partie intégrante de ses talents. Au besoin, il y a toujours moyen d’aller chercher une définition un peu pointue sur Internet. La plume agile de l’autrice nous familiarise progressivement avec ce vocabulaire, par le biais de jeu de mots qualitatifs, comme ceux cités plus haut, ou de formulations agiles et poétiques qui l’assouplissent à notre niveau.
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Un style parfaitement huilé
Le point fort de Flore Vesco, c’est son écriture. C’est ce qui a démarqué De cape et de mots lors de sa sortie, et qui fait la spécificité de ses ouvrages. Son intrigue assure aussi, surtout qu’elle est toujours mieux ficelée grâce à l’expérience, mais son grain de sel d’autrice réside sans doute aucun dans l’agilité de sa plume ! Elle ferait un digne membre de l’Oulipo, je vous l’assure. Il n’y a qu’à voir la façon dont elle a géré une quantité hallucinante de jeux de mots douteux dans son livre, et je ne parle pas que de ceux que fait Gustave, non… Il y en a d’autres, cachés, partout dans le livre ! Pour les repérer, un indice : Gustave et son meilleur ami en font sans même y penser quand ils se parlent l’un à l’autre…
Même dans cet univers de fantasy urbaine, des brins de la fantasy merveilleuse originaire de De cape et de mots subsistent, à travers l’humour de l’autrice ou le déroulement de l’intrigue : certains protagonistes rappellent plus que jamais des figures de contes de fées. Je pense notamment à Isamberte (apprécions un instant les curieuses sonorités de ce nom, qui ne laissent rien deviner de la grâce caractéristique du personnage), ou à notre Gustave qui a tout de l’innocent héros promis au plus extraordinaire des destins… De manière plus générale, beaucoup d’éléments contribuent à créer cette atmosphère surréaliste, indépendante de la classification en imaginaire du roman, qui évoque tout autant l’univers des contes. Ça passe par des dialogues rigolos, des éléments pas du tout crédibles mais qui sonnent fantastiquement bien dans le ton de l’histoire… et on a vraiment l’impression d’évoluer dans un conte ou une comédie historique !
Avec ce second opus de la S. S. S. S. S. S., Flore Vesco développe davantage son univers en nous donnant plein d’informations sur la Société Super Secrète, son fonctionnement, les différentes créatures qui peuplent la Terre à l’insu des humains et dont nous n’avions pas encore pu appréhender la diversité… C’est pourquoi je conseille fortement de lire Louis Pasteur contre les loups-garous avant Gustave Eiffel, car même si les deux intrigues sont indépendantes, les romans suivent une certaine logique de série par rapport à leur univers commun. De plus, Gustave Eiffel spoile très fortement l’intrigue de Louis Pasteur. Quelle phrase étrange, hors contexte…
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Un héros au cœur d’or… et de cuivre
Flore Vesco sait y faire avec ses héros. Elle avait déjà prouvé son talent avec la pétillante Serrine et l’intraitable Louis Pasteur. Gustave n’est pas en reste, quoique bien différent de ses prédécesseurs ! Il est touchant dans son obsession pour la mécanique, qui a une dimension moins pathologique qu’avec Louis Pasteur (être dans la tête de celui-ci était effrayant parfois). Gustave, plus que les autres, doute souvent de lui-même et remet ses certitudes en question. Sa qualité d’agent de la S. S. S. S. S. S. réveille chez lui un rêve puissant : devenir un héros. Mais de quel métal est fait un héros, exactement ? Est-il digne d’en devenir un ? Volontaire et débrouillard, mais aussi très social et plein d’attentions pour son prochain, il adoucit la rudesse de la manufacture dans laquelle il s’épanouit.
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Points forts :
Une écriture complexe et entraînante, pleine de trésors à exhumer
L’exploration du Paris industriel avec une rigueur scientifique mais beaucoup de légèreté
Des personnages humoristiques, surprenants et très sensibles
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Point faible :
Un jargon scientifique qui peut égarer le lecteur

Shishi

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Gustave Eiffel et les âmes de fer est une fabuleuse petite machine façonnée avec des parts équivalentes d’Histoire, d’humour, de magie et d’aventure. Acceptez de vous fourrer jusqu’au cou dans les subtilités de la mécanique pour savourer le style pétillant de Flore Vesco et ses personnages de fer et de sang !

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Si tu as aimé Gustave Eiffel et les âmes de fer, tu aimeras…
Louis Pasteur contre les loups-garous, de Flore Vesco
Les mystères de Larispem, de Lucie Pierrat-Pajot
Le projet Starpoint, de Marie-Lorna Vanconsin

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Amitiés,
Chimène.
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