La saveur des ramen

l
Une fois n’est pas coutume, délaissons pour un temps la littérature et l’imaginaire. Parlons d’un film parfait pour les soirées cocooning hivernales dont on rêve tous : La saveur des ramen.

 l

La saveur des ramen, affiche

 l

 l

Attention, en cinéma, je suis plus que novice. Je m’excuse d’avance, au cas où une remarque barbare pour les amateurs m’échapperait !

 l

La saveur des ramen raconte l’histoire de Masato, un jeune Japonais qui travaille dans le restaurant de ramen de son père. Lui et son paternel entretiennent des relations difficiles, distantes malgré leur promiscuité quotidienne. Sa mère, d’origine singapourienne, est décédée de maladie quand il était encore enfant. Il ne garde d’elle que de rares et précieux souvenirs, confronté à la réserve presque égoïste de son père qui se refuse à partager les siens.
Quand celui-ci meurt à son tour, d’une crise cardiaque, Masato décide d’entamer un périple hasardeux au cœur de Singapour, sur les traces de sa mère et de leur famille. Un voyage identitaire, mais aussi culinaire : Masato a hérité de ses parents un amour passionné pour la cuisine traditionnelle. Fort de son patrimoine culturel, il se lance à la découverte de la moitié méconnue de ses racines. A lui les merveilles et les secrets des plats singapouriens, et les retrouvailles tant attendues avec sa famille maternelle…

 l

La saveur des ramen a été réalisé par Eric Khoo, qui est singapourien. Le film est sorti en salles en France le 3 octobre 2018 et il dure seulement une heure et demie !

 l

l

Les films réalistes, les romances, les dramas, très peu pour moi. Pourtant, La saveur des ramen m’a complètement happée.

l

l

Une immersion puissante mais tout en douceur
Pour un spectateur étranger, c’est une immersion totale dans la société asiatique, toujours partagée entre une modernité occidentale et des normes profondément traditionnelles. Par là même, les codes cinématographiques sont différents de ceux auxquels nous sommes habitués (ce que beaucoup reprochent au film, mais à mon avis c’est vraiment un problème d’ouverture d’esprit…). Il y a très peu de mise en scène dans les dialogues ; les échanges suivent une cadence particulière qui nécessite un petit temps d’adaptation. Les relations entre les personnages nous font découvrir de nouvelles façons d’exprimer des sentiments, presque sans le filtre narratif du cinéma. C’est très pudique, mais en même temps d’une expressivité à laquelle le cinéma occidental m’a rarement habituée. À voir si pour certains, la barrière culturelle s’avère trop dure à surmonter, mais je pense que c’est très important de découvrir ces autres formes d’affection et d’amour.
Dans la même veine, la majorité des plans sont contemplatifs. On suit le périple de Masato au rythme d’un véritable voyage, avec quelques scènes un peu longues qui, pour moi, servent surtout l’authenticité de la narration. Les paysages, tant urbains que ruraux, sont magnifiques. Quelques-uns sont juste transitoires, d’autres sont explorés plus en profondeur, selon les périodes de déplacement ou les étapes importantes de Masato. Il visite certains avec un objectif particulier : il s’agit des lieux où ses parents se sont rendus dans leur jeunesse. De vieilles photos, comme des indices de chasse au trésor, balisent ses découvertes : celles prises par ses parents, aux mêmes endroits, des années auparavant. Ça nous permet de mieux comprendre leur histoire et de créer un émouvant parallélisme avec l’existence de Masato.
Des flash backs parsèment le film, avec des transitions plus ou moins convaincantes : il faut parfois un certain temps de réflexion pour comprendre qu’on a changé de temporalité. Ces analepses permettent de donner une consistance aux parents de Masato, d’outrepasser leur mort pour faire comprendre au spectateur l’intensité de leur amour et la teneur des obstacles qui ont parsemé leur vie de couple. Comme les transitions sont floues, on a parfois la sensation d’évoluer dans un rêve : les souvenirs ont une consistance onirique et poétique, qu’il s’agisse de scènes joyeuses ou mélancoliques.
La bande-son du film se compose principalement de bruits d’ambiance très immersifs : les célèbres cigales japonaises, les moteurs d’une ville, les conversations et bruits de couverts d’un restaurant ou d’une cuisine. La musique n’est employée que dans des scènes fortes, et ça lui donne une intensité supplémentaire ; elle n’est pas utilisée à tort et à travers. Ce sont d’ailleurs de très beaux morceaux, je me note quelque part de chercher la BO sur Internet…

 l

l

Un choc des cultures
Outre l’intrigue familiale, le thème principal du film est sans conteste possible le choc des cultures japonaise et singapourienne. Masato n’a vécu qu’une dizaine d’années à Singapour avant de déménager au Japon avec son père. Le retour à ses terres d’origine s’avère très dépaysant, car ses quelques repères spatiaux et relationnels ont perdu toute valeur avec le temps. Là, quelle que soit notre culture d’origine, l’effet reste le même. Un Japonais découvre Singapour ; les spectateurs aux différentes origines découvrent les deux. Et malgré cet engagement culturel, le film reste accessible pour tous types de public – pour peu qu’on soit un minimum ouvert d’esprit, cf mon commentaire sur les rageux en début d’article. Même pour moi, le décalage entre Singapour et le Japon s’est énormément senti, alors que ces deux nations appartiennent à la même culture continentale. Ça se joue sur l’architecture, la nourriture comme on le verra ensuite, et bien sûr la barrière des langues ! Car le film n’est pas doublé. Tout est en version originale, avec du japonais, du mandarin – l’une des langues officielles de Singapour – et un peu d’anglais mâtiné des accents respectifs. En plus de favoriser l’immersion dans l’ambiance, ça permet de mettre l’accent sur les difficultés de communication que rencontre Masato. J’évoquerai sans spoiler une scène particulièrement poignante, un dialogue de sourds dans lequel chacun tente de se faire entendre dans sa propre langue ; c’est aussi un moyen de souligner que les messages les plus importants peuvent se passer de mots…

 l

l

Et enfin, on y arrive. La bouffe, la bonne chère.
Le ton est donné dès le premier générique, avec de gros plans sur la préparation d’un ramen traditionnel, qui tiennent presque de la torture tant c’est bien filmé. Il y a sûrement une volonté malicieuse d’affamer le spectateur, mais le film va plus loin : chaque mise en avant de nourriture s’assortit d’explications éclairées, approfondies mais qui restent accessibles à tous les registres, sur la façon dont le plat a été préparé et ses spécificités. Les personnages comparent et échangent leurs connaissances culinaires et les mettent en pratique. La vue est primordiale pour le spectateur, mais le goût et l’odorat sont évidemment déterminants pour les protagonistes. Masato a ce réflexe révélateur de porter toute nourriture croisée à son nez pour en éprouver les arômes, et c’est bien frustrant pour le spectateur qui aimerait tant savoir ce qu’elle exhale ! Par contre, il décrit beaucoup moins les odeurs que le goût ou la texture des plats, ce qui est encore plus frustrant : il semble leur donner une telle importance, qu’il ne justifie jamais oralement.
Le titre se focalise sur les ramen mais la cuisine singapourienne est autant, voire davantage mise à l’honneur ! Notamment le bak kut teh, le cousin singapourien du célèbre ramen. Le vocabulaire désignant les différentes spécialités n’est pas traduit, ce qui permet de creuser leurs racines et de familiariser les incultes avec leur diversité. Cette « saveur des ramen » a évidemment un second sens, sentimental, tout aussi important. Les scènes de repas ont de fortes symboliques : elles rabibochent d’anciennes relations, en créent de nouvelles, mettent à jour des non-dits parfois très lourds à porter. Les repas sont des espaces de partage, des prétextes pour que les deux cultures flirtent et se retrouvent ; des moments de réjouissance qui font sortir l’humain de son moule de Japonais ou de Singapourien.
Et bon sang, ce que ce film donne faim.

 l

La saveur des ramen est malheureusement très mal distribué dans nos salles françaises. Mais tu dois pouvoir dénicher quelques cinémas le diffusant jusqu’à la semaine prochaine, et il ne fait aucun doute qu’il est d’ores et déjà disponible quelque part sur Internet. Voilà un film qui saura réchauffer tes mornes soirées d’hiver, qui élargira tes horizons sur toutes les subtilités de Singapour et qui te fera certainement verser une petite larme…
Par contre, assure-toi d’avoir le ventre plein avant chaque visionnage. Rien qu’à conclure cet article, une petite fringale me revient déjà…

l

Amitiés,
Chimène.
Partager sur les réseaux sociaux

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *