L’héritage des Rois-Passeurs, de Manon Fargetton

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L'héritage des Rois-Passeurs

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Énora fête ses vingt ans avec son frère jumeau, mais la célébration tourne au cauchemar… Des assassins vêtus de noir déboulent dans leur maison de famille et massacrent tous les invités. Unique rescapée des siens, Énora est sauvée de justesse par Julian et Charly, deux frères qu’elle ne connaît ni d’Eve ni d’Adam mais qui semblent prêts à la protéger au prix de leurs propres vies.
Énora est une Passeuse, descendante des Rois-Passeurs maudits. Elle seule a le pouvoir de voyager entre Rive, la Terre qu’elle a toujours connu, et Ombre, son reflet magique aux mœurs ô combien différentes… Pour échapper aux assassins, elle traverse la frontière des mondes et se retrouve en Ombre, flanquée de Charly et de Julian. Il est temps de lever le voile sur ses singulières origines.
Prêtres, magiciens et politiciens du royaume sont lancés sur ses traces. A qui Énora peut-elle se fier dans cet univers inconnu, le cœur dévoré par son désir de vengeance ?
À peine déboule-elle sur les terres de ses ancêtres que Ravenn, princesse rebelle et exilée, fait son grand retour à la capitale pour revendiquer son accès au trône d’Ombre. Haïe de tous et menacées de mort, les deux jeunes femmes voient malgré elles leurs destins se lier…
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Roman publié en 2015 aux éditions Milady, collection Fantasy.
Format poche, 473 pages. Existe aussi en grand format chez Bragelonne.
Prix des Imaginales 2016 : meilleur roman francophone.
Coût : 8,20€.
L’héritage des Rois-Passeurs a passé plus de six mois dans ma Pile À Lire. Je l’avais acheté en décembre 2017, à l’occasion du Salon du Livre et de la Presse Jeunesse de Montreuil. Mon exemplaire est dédicacé avec un joli tampon de dragon !
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Un extrait…
Un éclair de doute traversa les yeux du garde, qui déglutit. Ravenn le toisait, impénétrable. À Astria, la proximité physique entre deux étrangers était rare et malséante. Le garde recula.
— Mademoiselle, ce n’est pas possible avant…
— Écarte-toi, Cadoal, ordonna un homme depuis le chemin de ronde.
Tous levèrent la tête vers la tourelle des remparts. Barbe grisonnante, nez épaté à force d’avoir été brisé, le général de l’armée d’Ombre salua Ravenn d’un hochement de tête, puis disparut pour se porter à sa rencontre. La jeune femme saisit la bride de sa monture et franchit la Porte du Roi avec Pelekaï et Lïam.
Ce fut à ce moment précis, en écoutant les sabots d’Azor résonner sur les pierres sombres des remparts, qu’elle eut le sentiment d’être vraiment rentrée.
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Un univers de fantasy aux racines convenues, mais à la croissance originale
Un prix du meilleur roman francophone aux Imaginales, le salon de la littérature d’imaginaire par excellence, ce n’est pas rien. J’en attendais pas mal de ce livre, surtout au niveau du background !
Il s’agit sans surprise d’urban fantasy, qui dégénère peu à peu en fantasy médiévale. Avec des bases assez classiques : un régime monarchique, des cultes religieux avec un brin de magie, des dragons… Néanmoins, tout amateur de fantasy sait combien il peut être compliqué de concevoir un système de magie original, crédible et opérationnel. Pour ça, L’héritage des Rois-Passeurs a fait du bon boulot. Les pouvoirs des sorciers d’Ombre sont construits sur un équilibre avec les ombres et les reflets, à l’image de celui qui régit Ombre et Rive, ce que je trouve très pertinent. Cette histoire des reflets va au-delà d’une simple information sur les liens entre les univers : elle trouve une application concrète dans bien des aspects du roman. Non seulement dans sa magie, mais aussi dans l’importance des Noirs-Portraits (quel joli terme, n’est-ce pas ?), dans la trinité de divinités qui régissent Ombre… S’y ajoutent quelques pures innovations comme l’accent typique de certaines bourgades d’Ombre, élément facultatif au bon déroulement de l’intrigue mais ô combien sympathique pour s’immerger dans l’histoire ! Certaines originalités de l’univers ne sont qu’évoquées par les personnages, ce qui est assez frustrant, mais comme ce roman a une suite (ou s’agit-il juste d’une œuvre parallèle dans le même monde ?), j’imagine que l’autrice a simplement réparti les informations entre les deux livres. Les problématiques autour des magiciennes cachées dans Sav-Loar, à peine abordées, m’interpellent vivement !
C’est presque métaphorique, cette histoire de reflets, même si elle est finalement vite rationalisée et que le roman y perd un peu de sa poésie. Le background a un parti pris intéressant, celui de rationaliser l’existence des divinités d’Ombre. Elles finissent rapidement par intervenir au même niveau que les autres protagonistes. Par contre, j’aurais aimé que cette présence explicite de l’autorité divine soit davantage contestée par certains personnages, comme un écho à l’athéisme de Rive (notre monde, t’as suivi ?). Ça aurait apporté une complexité supplémentaire à l’histoire.
L’héritage des Rois-Passeurs reste de la fantasy médiévale à l’aise dans ses codes. Il ne se démarque que par à-coups grâce aux éléments évoqués plus haut. Suffisant pour justifier le prix des Imaginales ? Presque…

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Des personnages parfois difficiles à caractériser
Le roman pèche pas mal, question personnages. À quelques exceptions près, que j’aborderai plus en détail ensuite, on a surtout affaire à des portraits simplifiés. Ils ont une fâcheuse tendance à sonner creux dès qu’on essaie d’approfondir un peu leur psyché. L’exemple le plus flagrant reste celui des jumeaux, Julian et Charly : l’un a une addiction étrangement justifiée et parfois utilisée sans réelle réflexion, tandis que l’autre voit les détails de son caractère rabâchés par la narration à chaque fois qu’elle parle de lui, ce qui devient vite très lassant pour le lecteur. Show don’t tell ! S’ils sont cohérents dans leurs actions et leur évolution, ils restent bancals dans leurs racines. C’est assez désagréable à remarquer. On dirait parfois que l’autrice cherche constamment à justifier leur comportement via des descriptions, quitte à se répéter régulièrement, ce qui leur donne un côté superficiel et ternit leur authenticité. J’ai eu l’occasion d’en parler avec une autre lectrice du roman, qui a eu le même ressenti que moi. Heureusement que d’autres sont là pour rattraper le coup, comme Jana… ou Ravenn.

 

Au premier plan, des héroïnes inégalement dotées
À en croire les résumés sur Internet et la répartition de la narration au sein du roman, Énora et Ravenn seraient toutes deux héroïnes de L’héritage des Rois-Passeurs. Pourtant, quel fossé entre elles ! Il n’y a qu’à discuter deux minutes avec un autre lecteur du roman pour se mettre d’accord : Ravenn est à tomber, Énora est à claquer. Tout simplement.
Notre fameuse Passeuse reste enfermée dans un objectif macabre : la vengeance de sa famille. Rien ne l’en détourne complètement. Si c’est un chemin psychologique assez crédible dans la forme, ce n’est pas tourné de façon à nous rendre le personnage sympathique, au contraire. On nous présentait une héroïne franche et dynamique dans les premiers chapitres, qui devient amorphe et passive d’une façon tellement stéréotypée et superficiellement appuyée que toute la compassion qu’on aurait pu éprouver à son égard s’évapore sitôt qu’elle débarque en Ombre. Mauvaise gestion du pathos, à mon avis. L’intégralité du royaume lui court après pour profiter de ses pouvoirs ou la trucider. Ils parlent de « la Passeuse » comme d’une mystérieuse jeune femme détentrice de pouvoirs qui dépasseraient l’entendement ! Mais Énora ne mérite pas pareille estime, contrairement à Ravenn. Ravenn a volé tout le charisme d’Ombre pour le mettre au fond de ses yeux. Il ne s’agit pas d’une dualité bizarre entre les héroïnes, mais bel et bien d’un profond déséquilibre. Elles ne partent pas sur un pied d’égalité et ça se ressent tellement que j’en viens à me demander si c’est volontaire.
Ravenn a sauvé ma lecture : elle est aussi déterminée qu’Énora est amorphe, elle a autant de rage qu’Énora a de résignation. Elle affronte des situations intenables la tête haute, avec courage mais sans idéalisation. Elle est douloureusement réelle, ses sentiments sont tangibles et ça la rend plus puissante encore. Bref, gros coup de cœur ! Si Énora reste mobile et se cache de tous, Ravenn lutte dans la lumière, avec son palais comme prison et terrain à conquérir. Le personnage de Jana, qui malgré un caractère douteux m’a beaucoup intéressée, gagne en lumière à chaque fois qu’elles se côtoient.

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Une intrigue ambitieuse, mais aux ressorts instables et prévisibles
Qu’on se le dise, l’intrigue n’est pas satisfaisante. Peut-être suffit-elle pour un débutant en fantasy, mais un amateur ne pourra que déplorer la foule de petits détails qui l’invalident à chaque retournement de situation.
Il paraît que L’héritage des Rois-Passeurs est classé en fantasy adulte, et si certains détails justifient cette qualification, le roman souffre de nombreux clichés purement Young Adult. À commencer par l’héroïne, qui a encore une mentalité d’adolescente et qui donne l’impression d’avoir été vieillie uniquement pour le lectorat. S’ajoutent le massacre familial en tant qu’élément perturbateur ; la fuite avec deux jeunes inconnus et la découverte du monde parallèle magique et médiéval ; l’héroïne descendant d’une lignée maudite aux pouvoirs uniques… Et encore, on a échappé au triangle amoureux, Izil soit louée. Avec un départ pareil, le roman avait intérêt à vite redresser la barre… il y est parvenu pendant les péripéties. On alternait efficacement entre les deux héroïnes, ça tenait la route. Mais le dénouement a amené les attentes d’une bataille finale époustouflante, il a martelé l’importance de ses enjeux des pages à l’avance pour faire saliver le lecteur. Et une fois le moment venu, il n’a pas su se gérer. J’avais l’impression que le roman enchaînait les actions décevantes et essayait de se justifier derrière en invoquant sa volonté de rester crédible quoi qu’il advienne. Mais un roman ne marche pas comme ça, et le lecteur a deux fois plus de chances de s’ennuyer, comme ce fut mon cas. Sans spoiler, l’un des personnages est détenteur d’un pouvoir absolument cheaté, laissé de côté ou superficiellement écarté lors des scènes-clés alors qu’il aurait pu sauver plusieurs situations.
La fin du roman est équilibrée par rapport à son début. Un seul élément me fait encore froncer le sourcil… Un élément étrange, pas vraiment justifié, qui semble véhiculer un message fort négatif et qui ressemble davantage – encore une fois – à un excès de pathos qu’à un rebondissement nécessaire.
Concernant le style, Manon Fargetton a sans doute aucun une très belle écriture, efficace et imagée. Certains dialogues usent de formulations attendues et prévisibles, parfois laborieuses, mais à part ça rien à redire sur la forme.
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Points forts :
Une construction d’univers cohérente
Une héroïne charismatique et bien construite
Un style imagé et plaisant à suivre
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Points faibles :
Une intrigue stéréotypée qui tolère trop de facilités
Une seconde héroïne détestable au pathos trop prononcé

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Je conseille L’héritage des Rois-Passeurs aux lecteurs amateurs de fantasy simple à suivre, qui n’ont pas envie de se prendre la tête. Pas aux tatillons comme moi ! Pour avoir lu d’autres romans de Manon Fargetton, je peux affirmer que celui-ci est un peu en-dessous de la moyenne (par exemple, sa trilogie June m’a paru mieux écrite). Mais je place de meilleurs espoirs dans Les illusions de Sav-Loar, son autre œuvre se déroulant en Ombre, qui est sorti plus récemment.
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Si tu as aimé L’héritage des Rois-Passeurs, tu aimeras…
June, de Manon Fargetton
Le Livre de Saskia, de Marie Pavlenko
Oraisons, de Samantha Bailly
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Amitiés,
La Chimère.
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