Sauvages, de Nathalie Bernard

Chronique

 

Jonas a seize ans dans deux mois. Dans deux mois, il retrouvera sa liberté.
Pour l’instant, il doit encore endurer son cauchemardesque quotidien au sein du pensionnat religieux où il a passé les six dernières années de sa vie ; enfermé, bridé, maltraité dans son corps et son esprit avec d’autres enfants originaires des tribus amérindiennes.
La culture des Blancs, leur langage, leur religion ont écrasé tout ce que Jonas tenait de son enfance, de son peuple. Au fil des humiliations, il a appris à se taire. À ne parler qu’en français, le moins possible, à exécuter toutes les tâches qu’on lui assigne sans protester ni faiblir. À jouer le fauve dompté, celui qui sert d’exemple aux autres.
Mais l’heure de la délivrance approche : Jonas compte les jours… Bientôt, il retrouvera la nature qui lui a toujours été chère, il laissera derrière lui ces années de souffrance.
Cèdera-t-il à sa soif de vengeance ?

 

 

Roman publié en août 2018 aux éditions Thierry Magnier.
Gros format, 283 pages.
Coût : 14,50. (Je trouve ça vraiment bon marché par rapport à la taille du livre)
On m’a prêté Sauvages dans le cadre du club lecture de la librairie Mollat ! En effet, nous allons recevoir Nathalie Bernard lors d’une de nos séances pour discuter de ce roman avec elle.

 

Une petite mise en bouche…
Avec maman, nous montons et démontons sans arrêt notre campement. En fonction des saisons, nous nous abritons sous un wigwam ou une tente plus légère.
Mais notre vraie maison, c’est la forêt.
Le soir, après avoir dîné et rangé, nous restons un moment dehors. Nous écoutons le vent dans les arbres, les derniers chants d’oiseaux, et observons le ciel se métamorphoser du rouge jusqu’au noir en passant par une multitude de nuances orangées. Quand la nuit vient, la voûte céleste s’habille d’une multitude de points brillants.
— Tout là-haut, il y a Kitski Manitou, le grand esprit. Il est le souffle de la vie et pénètre partout sous la forme des vents, me raconte-t-elle.
— Et le dieu des chrétiens, il est où ?
J’ai du mal à comprendre que nous n’ayons pas tout le même dieu et, sur ce point-là, ma mère tente de me rassurer.
— Je pense que le dieu des chrétiens et Kitski Manitou ne font qu’un. Simplement, nous ne le nommons pas de la même manière, me dit-elle.
— Et si je veux parler au grand esprit, comment je fais ?
— Dis ta prière à l’oreille d’un oiseau et il volera jusqu’à lui…

 

 

 

Des injustices passées, des enjeux contemporains
L’histoire se passe dans les années 50, au Québec. Les atrocités subies par les Amérindiens sont connues mondialement, mais ne sont pas dénoncées avec la même médiatisation que d’autres injustices contemporaines. Néanmoins, plusieurs auteurs francophones ont publié des romans historiques sur ces problématiques ces dernières années ; je pense à Nathalie Bernard, qui a plusieurs projets de ce genre sur le feu, mais aussi à Charlotte Bousquet avec son splendide Celle qui venait des plaines (et à un roman dont le titre et l’auteur m’échappe, mais dont on m’a beaucoup parlé voici trois ou quatre ans). Une initiative à saluer, car en ressortent de très bons romans, à l’instar de Sauvages.
À travers le personnage de Jonas, nous découvrons la cruauté du formatage ethnique qu’on subi des milliers d’enfants amérindiens dans les années 50. Arrachés à leur famille, ils sont confinés dans des établissements religieux, qui les forcent à se conformer aux normes de la culture européenne et n’hésitent pas à recourir aux châtiments corporels. Comment des enfants peuvent-ils réagir dans pareille situation ? Vont-ils s’unir contre l’ennemi commun, agir chacun pour soi ? Farouchement se dresser contre l’oppresseur, courber l’échine pour mieux endurer ? La vie des pensionnaires, qu’on observe par le regard de Jonas, présente ces différentes stratégies de survie : ils évoluent dans un milieu hostile, face à quelques figures d’adultes qui veulent effacer leur identité.
Le roman dénonce une forme de racisme très violente, qui consiste à l’annihilation d’une identité culturelle. Et elle n’est pas révolue depuis plusieurs siècles comme on pourrait le croire. Ça a existé dans des pays développés, entre 1830 et 1990 d’après ce qu’en dit l’autrice, et il est probable que ça soit encore le cas quelque part dans le monde… Je compare ici Sauvages et Celle qui venait des plaines, qui ont eu deux façons différentes d’appuyer historiquement leur propos : Celle qui venait des plaines a la structure d’un long flash-back, majoritairement descriptif, quand Sauvages donne plus d’intensité à son récit en privilégiant l’immédiateté de sa narration.

 

 

L’humain en harmonie avec la nature
À la barbarie du quotidien de Jonas s’oppose la douceur sans limite de quelques chapitres, des flash-backs, qui racontent son enfance avec sa mère. Grâce à eux, nous avons un aperçu de la vaste culture que les oppresseurs veulent étouffer : une mentalité en lien étroit avec le respect de la nature, un mode de vie bienveillant aux valeurs simples. Ce sont de véritables bouffées d’oxygène, tant pour le lecteur que pour Jonas, qui se réfugie dans ces souvenirs quand le présent devient trop dur à supporter. L’extrait du roman que vous avez plus haut provient de l’un de ces chapitres.
Et ça va plus loin ! Certains chapitres sont narrés… du point de vue de la nature elle-même. Pas d’anthropomorphisme abusé, ou juste le minimum pour que le texte reste compréhensible. Une autre façon de mettre la nature en avant, et de montrer à quel point les humains qui tentent de la dompter partent perdants dès le premier pied posé dans la forêt…
Quoi qu’en pensent les religieux, cette enfance heureuse a forgé Jonas. Quand il est autorisé à s’éloigner du pensionnat pour travailler dans la forêt, il nous transmet la paix qui l’envahit au milieu des arbres. Malgré les leçons qu’on essaie de lui inculquer, il a gardé cette vision de monde : l’homme n’est rien face à l’immensité de la nature. Et sans jamais l’énoncer avec clarté, l’autrice nous transmet cette sensation, cette certitude apaisante, qui entre en résonance avec les aspirations de Jonas. En dépit des actes néfastes perpétrés par les antagonistes du roman, la nature reste supérieure ; elle leur impose ses rigueurs, quitte à ce que ses lois soient fatales pour certains. Les pensionnaires doivent s’adapter à son rythme ; elle les environne et les rappelle toujours à leur prime éducation, au-delà de l’enseignement imposé par les religieux.

 

 

Un récit incisif, un héros déterminé
Le roman se construit par le point de vue interne, à la première personne du singulier, de Jonas. Nathalie Bernard a trouvé un équilibre entre l’austérité du pensionnat et la liberté, factice ou pas, qu’il ressent une fois hors de ses murs, dans la nature. Il y a vraiment une dualité : la soumission que les antagonistes imposent aux enfants s’apparente à celle qu’ils veulent imposer à la nature, tandis que la culture amérindienne prône le respect avant tout, l’acceptation qu’on ne peut pas tout contrôler, et par là même une précieuse liberté. Mais je vais peut-être un peu loin…
Exceptés les flash-backs, le roman se concentre sur l’instant présent, l’intensité de chaque seconde narrée. Il y a plusieurs ellipses, mais toujours cette volonté de coller au plus près du ressenti de Jonas. À titre indicatif, le roman ne se compose pas exclusivement de l’attente jusqu’à ses seize ans, il montre aussi… l’après, disons. C’est d’ailleurs cet « après » qui m’a le plus plu, qui développe l’un des points forts de Nathalie Bernard : la tension, la beauté de l’écriture avec un impératif d’efficacité dans l’action. Difficile de développer sur cette partie du roman sans vous spoiler, malheureusement. Mais c’est un peu l’accomplissement de Jonas, la sublimation de tout ce qu’il a toujours été forcé de refouler, et c’est très satisfaisant… tant pour lui que pour nous.
Jonas est un personnage incompris de son entourage, à cause du rôle qu’il joue pour préserver son identité profonde. Il est une figure à part dans le tableau du pensionnat, et les autres personnages ont pas mal d’idées toutes faites à son propos. C’est instructif de voir à quel point Jonas est mature, qu’il saisit ce que les autres perçoivent de lui et qu’il s’en accommode comme d’un sacrifice. La première personne du singulier rend cette dimension sociale plus prenante encore.
Le roman ne compte pas de véritable défaut à mon sens. Je pourrais regretter un certain manque de fantaisie dans l’écriture, à part dans les chapitres flash-backs, où on sent que l’autrice s’est fait plaisir. Mais c’est subjectif comme remarque.

 

Points forts :
Dénonciation d’une injustice par l’écriture
Héros complexe, apport de la narration interne
Intensité des scènes à haute tension
Beauté de la nature dépeinte, ses liens avec la culture amérindienne

 

 

***

 

 

 

Sauvages est un roman aux enjeux incisifs, qui joue davantage sur leur efficacité que sur leur complexité. Il porte haut ses messages de tolérance et ses dénonciations, sans hésiter à recourir à la violence pour appuyer son propos. À côté de cette force brute, il laisse une place d’honneur à la nature, presque comme une déité ; la seule dont l’existence soit avérée, au-delà de Dieu et du Grand Manitou…

 

Si tu as aimé Sauvages, tu aimeras…
Celle qui venait des plaines, de Charlotte Bousquet
Quelques pas de plus, d’Agnès Marot

 

Amitiés,
La Chimère.
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