Nous les Filles de Nulle Part, d’Amy Reed

 

NLFDNPNon, je n’ai aucun objet arc-en-ciel chez moi. Rien que cette pauvre palette d’aquarelle.

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En septembre, Grace débarque dans Prescott, une modeste commune de l’Oregon états-unien. Mal dans sa peau, renfermée sur elle-même, elle appréhende la rentrée scolaire, dans ce nouveau lycée où elle ne connaît personne.
D’origine mexicaine, Rosina partage son quotidien entre l’ennui du lycée et le travail acharné qu’elle abat chez elle, dans le restaurant de son oncle et pour servir de babysitter gratuite aux enfants de ses tantes. Combattante, prisonnière d’une colère permanente et de sa rage de vaincre, elle compte les jours qui la séparent encore de son diplôme : la liberté, loin des cours et de sa famille.
Erin est atteinte du syndrome d’Asperger : autiste de haut niveau, elle règle son quotidien à la minute près pour ne pas sombrer dans le chaos de l’imprévu. Au-delà de son emploi du temps chronométré, il y a l’autrui qui l’effraie tant, et un tabou violent qu’elle traîne dans son sillage depuis ses quatorze ans…
Il y a les autres, aussi. Abby, Amber, Adele, Elise, Connie, Allison ; autant de lycéennes scolarisées à Prescott, qui préservent toutes leur comptant de secret, mais qui sont plus disposées à s’entredéchirer qu’à se serrer les coudes contre l’adversité.
La seule chose qui les rassemble, c’est malheureusement le sexisme ordinaire qu’elles subissent tous les jours. Des paroles, des humiliations, des actes. L’année dernière, Lucy Moynihan a quitté le lycée, prétendument à cause d’un viol… Mais il ne s’agit que de rumeurs, que chacun et chacune s’applique à ignorer et à démonter.
Grace se pensait faible et sans volonté. Pourtant, la passivité de ses camarades allume en elle une flamme de révolte.
Ainsi naissent les Filles de Nulle Part. Anonymes et toutes puissantes, elles dénoncent le comportement des garçons de Prescott et ouvrent la voie à une liberté nouvelle pour les lycéennes.

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Roman publié chez Albin Michel en février 2018. Roman originellement en anglais ; traduit par Valérie Le Plouhinec.
Gros format, 530 pages.
Coût : 19€.

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Comment j’ai découvert Nous les Filles de Nulle Part :
Ce roman m’a été envoyé afin de préparer une radio-débat au Livrodrome de Partir en Livre, la fête nationale de la littérature jeunesse. Rencontre très enrichissante, que je détaillerai davantage  dans mon compte-rendu de Partir en Livre.

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Elle n’était pas belle. Elle était petite et terne. Ses cheveux frisottaient et ses vêtements étaient toujours mal assortis. Elle était en troisième, dans une fête de premières et de terminales, accompagnée des copines qu’elle avait depuis la maternelle, des enfants de Prescott comme elle. Elles n’avaient rien de spécial. Agrippées à leurs gobelets rouges comme si leur vie en dépendait, elles se blottissaient dans un coin où elles passaient inaperçues.
Mais ensuite. Ses copines n’étaient plus avec elle, elle ne les voyait plus. La pièce était sombre, bruyante et penchée. Il l’a trouvée. Spencer Klimpt. Il l’a regardée depuis l’autre côté et soudain elle a été quelqu’un : une fille, désirée.
Il a rempli son gobelet rouge. Une fois. Deux fois. Encore. Il la regardait au fond des yeux en souriant pendant que ses lèvres humides à elle formaient des mots timides. La musique était si forte qu’elle n’entendait pas sa propre voix, mais elle savait qu’elle était en train de flirter. C’était grisant.
Elle était une souris mécanique et il attendait que son ressort soit détendu.

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C’est compliqué de chroniquer un roman comme celui-là. Son contenu est si vaste qu’il me faudrait des heures et plusieurs articles pour en faire le tour…

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Toute seule on va plus vite, ensemble on va plus loin
Les romans comme Nous les Filles de Nulle Part, ça passe ou ça casse.
Ça se veut féministe, engagé, révolutionnaire. Parfois, ça se contente de remuer quelques fonds de marais et de ressortir plus de clichés que ça ne parvient à en dénoncer. Ça n’ose pas se mouiller…
Mais Nous les Filles de Nulle Part passe, passe largement. Nous les Filles de Nulle Part n’enfonce aucune porte ouverte, ne combat aucun stéréotype en le remplaçant par un autre pour se justifier. Nous les Filles de Nulle Part réussit même la prouesse de dénoncer la quasi-intégralité des clichés qui rongent les femmes du monde entier au XXe siècle. Et avec bienveillance, mesdames !
Ce roman a un parti pris rare et qui, pourtant, semble tellement évident une fois qu’on l’a sous les yeux… Celui de ne pas élire une adolescente pour héroïne et de se concentrer sur ses enjeux personnels pour l’aider à combattre la malveillance d’autrui. Non, Nous les Filles de Nulle Part a pris le problème à bras de corps, a tenté le tout pour le tout en faisant siennes les souffrances de l’intégralité des lycéennes de Prescott ! Qu’elles soient amies ou ennemies, en troisième ou en terminale, quels que soient leur milieu social, leur modèle familial, leurs expériences de vie ; toutes ont voix au chapitre, individuellement ou à travers le prisme du « nous » narratif si particulier. C’est très représentatif de l’idée que pour lutter contre le sexisme, les femmes doivent avant tout faire fi de leurs querelles intestines pour s’unir dans la même lutte. Les réunions des Filles de Nulle Part, leurs actions, sont un exemple de tout ce qui peut arriver si les victimes d’une même injustice font front commun au lieu de se défendre en solitaire.

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Un roman féministe, qui n’a pas peur de parler de sexe
Attention : Nous les Filles de Nulle Part traite quand même du viol adolescent. À ne pas mettre entre toutes les mains, car le roman contient quelques scènes très intenses, même si absolument pas descriptives : je dirais pas avant quinze ans, ce qui reste très subjectif. Mais outre cet aspect qui limite le lectorat, l’histoire fait la part belle à un autre sujet controversé, qui pour le coup mérite autant de visibilité que possible : la sexualité féminine. De la relation de couple au plaisir solitaire, le roman explore cette facette de l’adolescence avec beaucoup de pédagogie. Sans prendre de pincettes, mais sans faire de généralités non plus : c’est tout un éventail de portraits d’adolescentes qui est présenté, avec autant de pratiques et d’avis différents sur la question. Et surtout, le plus important selon moi : jamais la narration n’adopte un ton culpabilisant ou provocateur. Dans chaque paragraphe sur ce thème transparaît une bienveillance sans limites, tant pour les personnages dépeints que pour les lectrices concernées. Pour moi, le roman a su gérer le sujet en faisant passer son message d’acceptation dessus, sans pour autant en faire sa priorité : si le viol de Lucy est l’élément déclencheur de l’intrigue, l’apprivoisement de la sexualité n’est qu’une conséquence du combat des héroïnes.
Le roman se passe aux USA, dans un cadre culturel très états-unien ; vu l’effet qu’il a fait sur la France, imagine dans son pays d’origine ! Si les contextes politique et culturel nous sont étrangers, les enjeux restent les mêmes et le climat de sexisme ordinaire peut tout aussi bien correspondre à la France, ou à n’importe quel autre pays occidental. Idem pour la sexualité aussi, qui bien qu’aidée par une libération progressive, connaît encore énormément de barrières en tous genres pour pleinement s’apprécier et s’assumer. Et le roman n’en fait pas l’apologie, loin de là : il défend justement que certaines la pratiquent régulièrement, d’autres pas du tout, ou si peu… La libération, ça passe aussi par là. Chacune fait comme elle veut sans avoir à subir de jugement.
Je tiens à attirer l’attention sur la nuance apportée par le roman : si beaucoup de personnages masculins sont présentés comme très oppresseurs, pas mal d’autres viennent contrebalancer la tendance. Pas vraiment en écho à un besoin de justice à la #NotAllMen, mais plutôt pour éviter de s’enfoncer dans les stéréotypes, ce qui est fort louable.

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Les Filles de Nulle Part, exutoire et arme contre le sexisme ordinaire
Le roman brise les tabous avec une approche très contemporaine, mais sans passer par la voie active voire violente empruntée par certains succès YA ; ici, la parole est la clé de la réussite. Certains passages présentent une approche maïeutique des enjeux, sans même s’en cacher : les Filles de Nulle Part échangent et confrontent leurs pensées d’une manière totalement compréhensible pour le lecteur, mais également très crédible (alors que des dialogues pseudo-pédagogiques mais extrêmement mal ficelés, on en a tant vu en littérature jeunesse…). Les discussions ne se terminent jamais – ou si rarement – sur une idée tranchée : les filles ont des points de vue différents voire opposés, et si les débats ne sont jamais vraiment clos, c’est surtout pour permettre à la lectrice de réfléchir par elle-même aux arguments présentés, et de se faire sa propre idée sur la question. Ainsi le roman mène-t-il une réflexion de fond à travers ses personnages, à l’intention des lectrices ; sans faire de raccourci malheureux, sans les prendre pour des débiles, sans les effrayer. Je ne pensais pas que c’était possible.
L’effet de groupe donne des ailes aux personnages : c’est grâce à lui que les filles peuvent mener des actions à bien, se sentir légitimes, protégées aussi, par leurs camarades qui partagent leur fardeau. Nos trois héroïnes, les instigatrices du mouvement, craignaient l’échec de leur projet par manque de mobilisation, chose qui aurait très bien pu se produire d’ailleurs. Parfois, ce genre d’initiative ne trouve aucun écho et s’éteint de lui-même malgré toutes les bonnes attentions qu’on aurait pu lui porter. On peut douter du bien-fondé de ses actions, si elles vont à l’encontre des lois édictées et des normes sociales avec lesquelles on a grandi. Mais l’influence de l’effet de groupe a rendu possible l’impossible ! Et c’est quelque chose à retenir : ose aller au bout des choses et on te le rendra.
La solidarité du groupe affronte l’opposition sexiste : les garçons abuseurs en premier lieu mais aussi, très vite, les autorités censées apporter justice et égalité qui vont s’opposer aux Filles. C’est une désillusion pour les lycéennes, mais une triste réalité : le système administratif est bien rôdé et à l’instar de certains personnages, il préfère conserver ses œillères pour régler les soucis le plus rapidement possible sans en creuser la source. Le roman exploite parfaitement cette perversion du système, la décrypte, et lui apporte des nuances bienvenues ! Mais pas de spoil…

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Trois héroïnes proprement hors-normes
Comme évoqué plus haut, le roman expose des personnages d’une rare diversité : personnes racisées, croyantes, en surpoids, queer (plus précisément lesbienne et trans)… Néanmoins, le roman se concentre sur trois personnages, trois héroïnes que j’ai présentées dans le résumé : Grace, Rosina et Erin. Ces trois jeunes filles, bien que diamétralement opposées en beaucoup de points, vont se construire une amitié à toute épreuve. Chacune d’elles tire son boulet de soucis… et de caractéristiques, physiques ou sociales, qui les placent à l’écart des normes sociétales.
Grace est croyante ; c’est le cas de beaucoup d’états-uniens, mais elle a une « pression » supplémentaire par rapport à l’implication de ses parents dans la religion. J’imagine que l’intrigue autour de la foi chrétienne a davantage d’importance aux États-Unis, même si son traitement reste pertinent de mon point de vue d’Européenne. Cet aspect de sa personne n’est pas là pour remettre la foi en question, mais pour montrer comment elle la concilie avec son éducation et son évolution d’adolescente. Toujours avec bienveillance. Ce qui va entraîner les foudres des oppresseurs chez elle, c’est son surpoids, utilisé pour la dénigrer et lui faire perdre confiance en elle ; ressort plutôt commun pour ce genre de roman… mais Grace se préoccupe bien davantage de sa foi que de son poids, quoi qu’en pensent ses ennemis, et ça change des grands classiques.
Erin et Rosina le sont beaucoup moins, classiques ! Erin est atteinte du syndrome d’Asperger à haut niveau ; d’autisme, en somme. C’est une particularité connue mais très stéréotypée et qui, surtout, présente des symptômes bien distincts selon le sexe du sujet. Les filles atteintes d’Asperger ont des comportements différents, difficilement décelables, qui rendent le diagnostic difficile. Découvrir la vie d’Erin, conditionnée par les contraintes omniprésentes de son syndrome, est une occasion essentielle de briser les préjugés sur les Aspergers, et surtout les Aspergirls – c’est un terme répandu, et pas un mauvais jeu de mot de ma part –…
Rosina est une pile électrique, une comète, un petit volcan. Elle cumule deux étiquettes : celle de latina, du fait de ses origines mexicaines très marquées, et celle de lesbienne. Le roman peint un tableau réaliste et surtout dénonciateur de sa situation familiale, qui introduit une autre injustice sexiste : l’organisation de sa famille selon des valeurs traditionnelles et très conservatrices. Finalement, le racisme n’est pas si présent que ça ; les discriminations qu’elle subit en tant que lesbienne ont davantage d’importance, par lien avec le sexisme ordinaire certainement.
Les trois filles suivent aussi des processus d’émancipation vis-à-vis de leurs familles respectives ; je parle de plusieurs processus parce que chacune y fait face à sa manière, et là encore elles empruntent des chemins très différents !
Aucune des Filles de Nulle Part, qu’elle soit héroïne ou personnage secondaire, ne ressortira indemne de cette aventure. Chacune aura l’occasion de mener sa révolution personnelle pour se construire un avenir meilleur.

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Nous les Filles de Nulle Part est un roman d’une force dévastatrice, mais qui ne suscite nulle controverse : la bienveillance qu’il transmet, en dépit de sa dureté, suffit à en faire un exemple d’ouverture et d’optimisme. Carrément le genre de bouquin que j’offrirais à tour de bras s’il ne coûtait pas 19€, et que j’inscrirais illico au programme scolaire des lycées français si j’en avais le pouvoir.
Dans cette chronique, j’ai parlé de « lectrices » parce que je pense qu’elles sont davantage concernées par ce livre que les lecteurs, à cause des discriminations qu’elles doivent elles-mêmes subir au quotidien. Mais ce roman est à mettre entre toutes les mains, vraiment.

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Si tu as aimé Les Filles de Nulle Part, tu aimeras…
The Hate U Give, d’Angie Thomas
Dysfonctionnelle, d’Axl Cendres

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Amitiés,
La Chimère.
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4 commentaires

Vivrelire · 4 août 2018 à 21 h 59 min

J’en entends que du bien il faut que je m’y mette !

Enora - L'écume des mots · 7 août 2018 à 18 h 21 min

Ce livre était une vraie bombe ! Un coup de poing qui fait mal et du bien en même temps. Si complexe d’en parler… Tu as réussi avec brio je trouve 🙂

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