Le chaudron brisé, de Nathalie Dau

 

 

rr

Kerridwen et Kernunnos voyagent à travers les terres humaines depuis des milliers d’années. Aux peuples qui les invoquent, ils prodiguent bienveillance, générosité, fertilité. Entités mystérieuses et d’une grande puissance, ignorants de leur propre naissance, ils veillent sur l’humanité et tirent du chaudron magique de Kerridwen tout ce qui pourrait la satisfaire.
Mais la haine et l’amour trouvent semblables racines dans le cœur humain. Voici fort longtemps, la magie de Kerridwen a été entachée par la violence et la jalousie ; son âme s’est perdue, son chaudron s’est fracturé.
De la magie d’antan, il ne reste que des légendes mal racontées.
Depuis cet âge de déchéance, Affang, hideux démon des eaux, tourmente et maudit deux lignées humaines descendant de Kerridwen : les Llynwen et les Archtaft. Une fille Llynwen et un garçon Archtaft disparaissent à chaque génération, emportés par le démon…
Néanmoins, un espoir subsiste. Kernunnos parcourt toujours le monde en cherchant un moyen de ramener à lui sa bien-aimée. À la fin du XXe siècle, il rassemble Augusta et Alwyn, les héritiers des Llynwen et des Archtaft : l’heure est venue de réparer le chaudron de Kerridwen ; enfin, de conjurer le passé.

 rr

rr

Roman publié aux éditions des Moutons Électriques en 2018.
Petit format, 148 pages, plus un lexique explicatif sur les mythes utilisés dans le roman.
Illustrations et couverture de Melchior Ascaride.
Coût : 15€.

 rr

rr

Comment j’ai découvert Le chaudron brisé :
J’ai croisé plusieurs fois ce roman sur les tables des librairies. C’est lors d’une virée à la Zone du Dehors, une librairie bordelaise spécialisée en imaginaire, que j’ai finalement craqué ! L’objet est magnifique : le toucher est mat, très agréable, et la tranche du livre est ornée de symboles celtiques de toute beauté. De quoi s’immerger immédiatement dans la lecture.

 rr

Une petite mise en bouche…
« Tu respecteras la coutume, créature impudique, grinça l’aïeule. De gré ou de force ! »
Elle claqua des doigts, intimant à ses guerriers de se saisir de Kerridwen.
Aussitôt, sous l’apparence d’un énorme tigre aux dents de sabre, Kernunnos bondit. Il feula, retroussant les babines sur ses canines monstrueuses. De la sorte, il était redoutable ! La plupart des villageois lâchèrent qui épieu, qui harpon, pour détaler en glapissant. Mais les plus courageux pointèrent leurs armes, menaçant à leur tour le machairodus  – qui redevint homme aussitôt que la main de sa bien-aimée se posa sur sa nuque.
« Je suis Kerridwen, reine sorcière aux trois couronnes. Nos coutumes divergent sur certains points, mais cela ne devrait pas se dresser entre nous. Je viens en paix, répondant aux prières informulées, prête à vous enseigner les secrets de mon peuple, car nombre des vôtres en ont exprimé le désir au plus intime de leurs rêves. »

rr

rr

Le chaudron brisé est un plongeon incroyable dans la mythologie celtique, et nord-européenne d’un point de vue plus large. Il ne faut pas se fier à la quatrième de couverture, qui fait la part belle à Augusta et Alwyn, alors que l’histoire ne se contente pas de leur histoire moderne.
En effet, le roman se divise en deux trames narratives différentes : celle d’Augusta et Alwyn, qui est loin d’être plus présente que la seconde ; et celle de Kerridwen et Kernunnos, qui relate les origines de la malédiction accablant de nos jours les descendants de la reine sorcière. Personnellement, c’est la deuxième qui m’a le plus plu, même si les deux sont étroitement liées. Quand j’ai acheté ce roman à la Zone du Dehors, le libraire m’a affirmé que Nathalie Dau avait un don pour immerger ses lecteurs – ou ses auditeurs – dans l’ambiance qu’elle dépeignait avec une redoutable efficacité. Compliment qui s’est confirmé pour moi dès le début de ma lecture : grâce au style soigné et à la documentation impeccable, impossible de ne pas se laisser emporter.
Si la narration est majoritaire, quelques chapitres détonnent, épistolaires ou diaristes : ils dépeignent le rôle discret et pourtant décisif d’un personnage… qu’on ne verra jamais directement dans la narration. Sinon, pas de règle précise pour la répartition des trames narratives : les chapitres suivent l’avancement de l’intrigue sans s’alterner régulièrement.
Le premier chapitre commence par une localisation d’espace-temps qui se veut ambigüe, puisqu’elle annonce « Pays de Galles – durant les temps hors de l’Histoire ». Ça rappelle la construction d’un conte, qui tient à priver le lecteur de toute information circonstancielle précise pour mieux l’ensorceler. Ici, la mention du Pays de Galles fausse cette tradition, mais je pense qu’elle sert aussi et surtout à faire l’éloge autant de ce pays que de son folklore.
Le roman est profondément ancré dans la mythologie celtique, mais Nathalie Dau ne s’est pas contentée d’un simple support pour mettre son univers en place : elle a interprété, retravaillé, elle s’est approprié chaque élément tiré des légendes pour en faire un composant de son œuvre propre. Là réside pour moi la grande force du Chaudron brisé, dans sa capacité à utiliser, directement ou avec des clins d’œil, des détails mythologiques, tant pour fonder son histoire que pour la renforcer par petites touches. Les noms des peuples autour de Kerridwen, ceux de certains personnages, des symboliques très fortes comme celles du chaudron ou des brumes empoisonnées du démon des eaux ; beaucoup de ces détails sont expliqués dans le lexique en fin de roman.
Le chaudron brisé est aussi, à travers ses personnages, une ode à la nature comme mère créatrice, directement personnifiée par Kerridwen. La faune et la flore y sont sublimées ; dès le premier chapitre, le roman initie un émerveillement pour la nature chez son lecteur, processus qui ira crescendo pour nous montrer ses meilleurs aspects comme les pires, avec la métaphore du poison qui est même explicite. On poussera jusqu’à montrer la douleur de Kerridwen comme celle de la terre elle-même, et sans forcer le trait !
L’alternance des deux trames permet au style de se partager entre un registre merveilleux très libre et un registre plus sobre, moderne, en point de vue interne, pour les passages contemporains. Néanmoins, aucun chapitre ne se départit totalement d’une touche de fantastique, d’onirisme, qui influence toute l’ambiance du roman. Petit à petit, l’action va s’intensifier et les deux registres vont finir par se mélanger pour un dénouement épique… À l’image de son style, l’atmosphère du roman est féerique, folklorique, onirique. On se laisse envoûter par Kerridwen et ses surréalistes aventures.
Si je devais reprocher quelque chose au Chaudron brisé, ça serait la redondance dans la divinisation de ses protagonistes. En termes moins barbares, le roman a tendance à encenser systématiquement Kerridwen et Kernunnos, à rappeler à tout bout de champ la pléthore d’adjectifs qui les qualifient, la sagesse de Kerridwen et l’importance de sa puissante matrice. Pour moi, l’action du roman suffit à faire passer ce message, sans nécessiter ces constants rappels à l’ordre. J’ai parfois eu l’impression que ces répétitions étaient surtout là pour appuyer et légitimer davantage l’atmosphère, procédé dont elle se passe aisément pour nous imposer son intensité.
Tu l’auras deviné à la direction qu’a prise ma chronique : j’ai été bien plus conquise par l’histoire de Kerridwen et Kernunnos que par celle d’Augusta et Alwyn. Ces chapitres contemporains permettent l’insertion progressive du merveilleux, omniprésent dans les autres chapitres, dans un cadre a priori très réaliste. Augusta et Alwyn m’ont laissée plutôt indifférente, par rapport à leurs lointains ancêtres, et surtout aux multiples personnages tirés du folklore celtique qui vont les guider vers leur destinée…

rr

rr

Points forts :
Puissance de l’immersion
Appropriation des légendes celtiques
Atmosphère merveilleuse qui rappelle les contes traditionnels, avec une touche de modernité très appréciable
Personnages hauts en couleur, légendaires ou inventés
rr
Points faibles :
Répétitions mélioratives sur certains personnages, qui finissent par devenir lassantes

rr

rr

Avec ses allures de fantasy merveilleuse, Le chaudron brisé transmet des valeurs très fortes et positives, sans pourtant se départir d’un aspect sombre qui rend sa lecture plus poignante encore. Une immersion sans précédent dans la mythologie celtique, des personnages saisissants d’intensité… Une grande plume que celle de Nathalie Dau, que je compte bien retrouver dans mes prochaines lectures.

rr

Si tu as aimé Le chaudron brisé, tu aimeras…
L’île de Peter, d’Alex Nikolavitch
Le Songe d’Adam, de Sébastien Péguin

rr

Amitiés,
La Chimère.
Partager sur les réseaux sociaux

2 commentaires

Elhyandra · 24 juillet 2018 à 17 h 26 min

Les écrits de Nathalie Dau, sublimes ^^

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *