Le Dieu-Oiseau, d’Aurélie Wellenstein

 

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L’île sur laquelle vit Faolan n’a guère d’égard pour ses faibles : tous les dix ans, les dix clans qui se partagent le territoire s’affrontent pour déterminer lequel d’entre eux règnera sur les autres durant la décennie à venir. Il y a dix ans, le champion du clan du Bras de fer a remporté l’épreuve sacrée, ce qui a donné aux siens le droit de piller, décimer et réduire en esclavage l’intégralité de leurs voisins, durant une nuit de Banquet sanglante et barbare. Faolan, qui appartenait au clan des Coquillages, a vu sa famille se faire massacrer par les cruels vainqueurs. La beauté de ses yeux bleus, rare denrée héritée d’ancêtres étrangers, lui a valu l’esclavage au lieu du cannibalisme. Depuis ses onze ans, il sert de souffre-douleur à Torok, le prince du Bras de fer ; le futur chef se délecte de ses souffrances et le martyrise quotidiennement.
Faolan a supporté ces humiliations dix ans durant ; désormais qu’approche le retour de l’épreuve sacrée, il laisse le désir de vengeance gagner son cœur.
Pour apporter la gloire à leur clan, les dix champions doivent se rendre sur l’île de Mahoké, le Dieu-Oiseau. Là-bas, ils s’affrontent jusqu’à ce que l’unique survivant s’empare de l’œuf pondu par le dieu et le ramène auprès des siens ; ainsi acquiert-il l’impunité divine et initie-t-il le Banquet… Tous, du chef à l’esclave, sont en droit de participer à l’épreuve. Torok s’entraîne depuis des lustres pour devenir champion du Bras de fer, puis la remporter et faire triompher sa famille à nouveau. Personne ne parierait sur Faolan, qui se traîne dans son ombre et subit les railleries de son maître certain de sa victoire prochaine.
Mais les voies de Mahoké sont impénétrables… Qui sait ce que sera capable d’accomplir le jeune esclave pour satisfaire sa soif de sang ?

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Roman publié en mars 2018 aux éditions Scrinéo.
One-shot. Gros format, 333 pages.
Coût : 16,90€.
Aurélie Wellenstein est une autrice dont je surveille le travail avec assiduité : jusqu’ici, chacun de ses romans m’a complètement transportée. Autant dire que Le Dieu-Oiseau m’a alléchée dès ses premiers teasings ! Un autre roman chez Scrinéo, avec cette magnifique couverture, et la thématique de l’homme-bête qui semblait revenir… Que demande le peuple ?

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À travers les barreaux, il observa le ciel. Les premières étoiles s’allumaient. Les sélectifs débuteraient au lever du soleil.
Demain. Si proche. Il avait tant attendu ce moment que, juste devant, il lui paraissait irréel. Si seulement il avait pu manger quelque chose, n’importe quoi. Il s’était dévoré les ongles, les bouts de peau sur ses phalanges. Il avait même tenté de grignoter le tissu de ses manches, mais après avoir mastiqué longuement, avait été incapable de l’avaler. Ses pensées étaient pleines de nourriture. Imaginer un quignon de pain dur, un fromage coriace suffisait à lui remplir la bouche de salive.
Il avait sombré dans une demi-hébétude, plié en deux, les bras sur le ventre, lorsque la cage se mit à osciller. La corde qui la maintenait en l’air grinça. On le descendait. Une vibration secoua Faolan quand la cage toucha le sol ; il eut l’impression que ses os allaient se casser.
— Sors de là. Torok veut te voir.
Faolan se leva lentement. Un fourmillement lui brûla les jambes. Il chancela et dut s’appuyer aux barreaux pour ne pas tomber.

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Je portais de hautes, très hautes attentes sur Le Dieu-Oiseau ; un peu trop hautes, certainement. En effet, si j’ai retrouvé avec délectation bon nombre d’éléments qui m’avaient déjà accrochée dans la plume d’Aurélie Wellenstein, il y a aussi des détails sur lesquels j’ai fini par pinailler, malgré toute ma bonne volonté.
J’ai lu ce roman pour sa magnifique couverture, mais aussi et surtout par amour pour le travail de l’autrice. Aussi, je n’ai pu m’empêcher de le découvrir en tant que fervente fan, avec des espérances particulières et une certaine connaissance des habitudes littéraires d’Aurélie. Ça a beaucoup influencé mon ressenti global du roman, et mon appréciation de certains de ses aspects : te voilà prévenu.e !
Aurélie a le goût du cru, du glauque ; ça se devine aisément dans la quasi-totalité de ses romans (je ne pourrais me prononcer pour Les loups chantants, le seul que je n’ai pas lu). Si jusqu’ici j’avais apprécié cet aspect de son écriture, je lui ai trouvé, dans Le Dieu-Oiseau, un goût presque superficiel. Pourtant, objectivement, on atteint la même qualité que précédemment : la relation maître/esclave de Faolan et Torok fait complètement le job, et ne passe pas uniquement par une brutalité physique, un écueil à éviter absolument pour donner de la profondeur à leurs liens. Aurélie sait écrire la violence pour la rendre réaliste sans tomber dans le surfait. Alors, d’où peut venir cette déception ? Peut-être une simple lassitude, parce que les mécaniques mises en place par l’autrice, aussi talentueuses soient-elles, finissent par me laisser de marbre une fois identifiées ! Elles ne m’ont pas emportée autant que précédemment, surtout comme dans Le roi des fauves, mon grand favori Wellenstein à ce jour. Une autre lectrice avec qui j’ai pu échanger n’a pas trouvé cet aspect surfait, au contraire !
De même, avec du recul, j’ai noté une certaine précarité dans le background. Cet univers justifie toute sa barbarie par son identité religieuse, qui nécessite des rites tels que le Banquet ; est-ce suffisant pour tout légitimer ? Une société peut-elle réellement rester en complet statu quo cinq cents ans durant, avec des massacres tous les dix ans et une hiérarchie aussi marquée d’une minorité sur l’ensemble des autres clans ? Cette réflexion ne vient pas de moi, mais d’un ami calé en fantasy avec qui j’en ai discuté. Les bases de cette société sont poreuses d’un point de vue strictement réaliste ; ça arrive souvent en fantasy. Mais quand on s’en aperçoit, ça enlève du plaisir à la lecture. Pour moi – et pour mon ami connaisseur –, cette société est trop instable, et la légende du Dieu-Oiseau n’est pas suffisante pour la soutenir.
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L’un des thèmes fétiches d’Aurélie Wellenstein est le rapport entre humanité et bestialité : ses personnages sont souvent au bord du gouffre, sur le point d’abandonner leur rationalité au profit d’un instinct salvateur. Il n’y a qu’à voir ses titres, entre les fauves, les loups et les oiseaux, elle s’en donne à cœur joie ! Cette problématique apparaît aussi dans Le Dieu-Oiseau, avec des nuances appréciables qui la renouvelle ; l’aspect religieux notamment, la forte symbolique.
Les personnages sont en véritable immersion dans la nature, sauvage et énigmatique. Les clans sont soumis aux caprices des saisons sur leur île, caprices auxquels ils ne pensent survivre que grâce à l’œuf de Mahoké ramené à temps pour leur épargner les temps difficiles… De même, le panel de paysages exploités est très varié : on passe de la montagne à la mer, aux cavernes, à la jungle… Les protagonistes entretiennent un rapport particulier avec ces décors idylliques, qu’il soit symbiotique ou hostile. La faune n’est pas en reste ! L’amour des chiens d’Aurélie transparaît, mais on a aussi droit à un sacré éventail d’animaux, évoqués ou bien présents, avec encore une fois un côté symbolique fort sympathique.
Cet amour de la nature est accompagné par d’indéniables influences de la culture amérindienne, qui apparaissent notamment dans les standards de beauté respectés par les clans, dans certains prénoms, et dans la mythologie… Les tenues des prêtres, la notion sacrificielle centrale de leur religion, et que dire de ce qu’on sait de Mahoké ! Cette mythologie est encore peu exploitée par les récits de fiction, et la voir mise en avant dans Le Dieu-Oiseau est un plaisir véritable, qui donne à l’œuvre originalité et exotisme. J’ajouterai que la fin du roman, sans spoiler, m’a beaucoup rappelé la chevauchée des loas vaudous ; était-ce volontaire, qui sait !
Je déplore qu’on n’en sache pas davantage sur la psychologie de Torok : sa relation avec Faolan est centrale, intense, mais on ne connaît sa personnalité que du point de vue de son souffre-douleur. Il nous manque certains détails pour mieux appréhender sa construction, et son recours systématique à la violence qui, bien que justifié, aurait paru plus pertinent encore avec davantage d’explications. Certaines des tortures qu’il fait subir à Faloan, quoiqu’impressionnantes et réalistes, ont suscité chez moi des questions problématiques : mais pourquoi donc est-il aussi cruel ? C’est possible d’être aussi cruel, oui, mais il faut le justifier, et le point de vue très interne de Faolan en fait un bourreau indétrônable aux racines malheureusement inconnues du lecteur.
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La fin du roman m’a laissée… perplexe. J’ai pu en discuter avec une autre lectrice, qui a partagé ma déception. En effet, alors que le roman nous propose une déchéance globale et progressive, il se finit sur une note qui n’a rien à voir avec l’ambiance dominante ! C’est une sorte d’innovation de l’autrice, puisque jusque-là ses conclusions romanesques avaient une teneur récurrente, qui devenait presque prévisible… Je pensais peu ou prou l’avoir prévue pour ce coup-ci, et Aurélie m’a surprise ! C’est une bonne chose en soi, cependant je trouve que ce roman-là précisément aurait mérité quelque chose de plus marquant. Surtout que pour éviter une répétition de schéma narratif, l’autrice est tombée dans un cliché de fin fantasyque tristement connu par beaucoup d’amateurs du genre… Concernant les révélations quant à la religion, déception aussi : je n’ai pas capté grand-chose. Et j’ai relu deux fois avec plusieurs jours de réflexion entre les deux. On reste sur une semi-vérité, pas clairement énoncée car conditionnée par le point de vue interne, avec Faolan pour unique narrateur. Sans spoiler, ça invalide toute une partie du roman qui me plaisait beaucoup et j’en suis attristée !
Néanmoins, ce point de vue interne offre au lecteur une immersion de grande qualité. Comme évoqué dans l’autre sens concernant Torok, tous les avantages de ce parti pris sont exploités : ambigüité sur les autres personnages, mais surtout un jeu sur ses perceptions. Ce que décrit la narration confuse de Faolan, rêve ou réalité ? Lui-même en doute, et l’ambiance ésotérique qui fait le sel du roman vient en grande partie de ce flou. Cet élément est mené à son paroxysme pour le dénouement de l’histoire, cependant je reste dubitative quant à sa justification : entre l’explication franche et le désir de laisser un peu de mystère, on se retrouve avec un entre-deux qui ne fait que davantage nous embrouiller !
La structure narrative du roman est divisée en deux grandes parties ; les enjeux de l’intrigue fonctionnent à merveille en se complexifiant petit à petit. Le côté « battle royale » (parlons en notre temps, messieurs) est parfaitement géré !
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Avec un peu de réflexion, j’ai réussi à mettre le doigt sur ce qui concrétisait toutes mes petites déceptions du roman, et qui passe par LA MEILLEURE scène jamais écrite par Aurélie Wellenstein. Mais si. Si t’as lu le bouquin, tu vois forcément de laquelle je veux parler.
Celle qu’on ne peut évoquer sans irrémédiablement spoiler mais qu’on a tou.tes vu arriver avec une terreur grandissante et qui nous a tenu.es cramponné.es à notre exemplaire avec toute la terreur du monde au fond des yeux.
Celle-ci, là. Avec le poignard d’obsidienne.
Cette scène, donc, est d’une intensité absolue et a probablement ébloui l’intégralité des lecteurs, pour le meilleur comme pour le pire ! Ce en quoi elle m’a déçue, en tant que lectrice de longue date, c’est qu’elle est pour moi l’indéniable climax du roman… et qu’elle arrive environ à la moitié de l’histoire. Résultat, j’ai passé le restant de ma lecture à quêter quelque chose d’encore plus puissant, d’encore plus horrible que cette scène, et ce quelque chose n’est jamais venu… puisqu’on enchaîne sur une mécanique scénaristique déjà utilisée par l’autrice, qui ne m’a pas plus surprise que ça. En même temps, comment faire mieux que cette scène pour impressionner une lectrice blasée comme moi ? ça m’a scotché les deux yeux. M’a fallu une pause au milieu pour retrouver mon souffle. Pas tant pour le gore que pour l’importance, la symbolique, l’intensité… Les plus beaux aspects du Dieu-Oiseau sont cristallisés dans ces chapitres.
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Pour finir (tiens bon, promis c’est le dernier paragraphe de l’analyse), un petit mot pour renouveler mes compliments sur l’écriture de l’autrice, toujours aussi efficace, empreinte d’une sensibilité qui sert à merveille la complexité de Faolan, et dévoile avec justesse au lecteur les différentes strates mentales entre lesquelles il navigue. Parce qu’il est délicat, Faolan, même si son quotidien l’a forcé à s’endurcir…

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Points forts :
Immersion par le point de vue du héros
Beauté de la nature dans toute sa sauvagerie
Lente déchéance mentale du héros sublimée par le pdv interne
Ambiance occulte, ésotérique, qui colle des frissons
Influence des cultures amérindiennes
LA SCENE AVEC LE POIGNARD
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Points faibles :
Background fragile
Intrigue aux enjeux mal conclus

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Un roman de qualité, qui ne m’a déçue qu’à cause de mon acclimatation aux mécaniques de l’autrice et de mes attentes démesurées. À part quelques faiblesses de fond, une ambiance très soignée et prenante, des moments de tension folle, un héros torturé, bref ; encore une réussite pour Aurélie Wellenstein !

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Si tu as aimé Le Dieu-Oiseau, tu aimeras…
Le roi des fauves, d’Aurélie Wellenstein
Sorceleur, d’Andrzej Sapkowski
Le Premier, de Nadia Coste

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Amitiés,
La Chimère.
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2 commentaires

Elhyandra · 18 juin 2018 à 15 h 51 min

Je n’ai encore pas lu cette actrice mais il me semble bien avoir ce livre dans ma PAL ^^ ainsi que le roi des fauves, et ta chronique est un peu plus mitigée que celles vues sur booktube

    llachimere · 20 juin 2018 à 12 h 37 min

    ça vient peut-être du fait que j’ai lu d’autres de ses romans avant^^ pour moi, beaucoup de « défauts » viennent de ma connaissance de ses habitudes d’écriture. Mais effectivement j’ai vu d’excellents retours dessus, et le roman est très bon même s’il ne m’a pas complètement charmée !

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