L’île de Peter, d’Alex Nikolavitch

 

L'île de Peter

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Wednesday est une policière new-yorkaise droite dans ses bottes, dont les activités journalières alternent entre sauvetages de chat dans les arbres de Central Park et poursuite de trafiquants internationaux. En cherchant à coincer un sbire de King Joab, maître incontesté des hors-la-loi dans les mauvais quartiers, elle s’embarque dans une aventure qui dépasse de loin ses compétences de flic.
En consommant involontairement des herbes ésotériques, Wednesday se téléporte sur la plage d’une île tropicale en compagnie de Joab, qui semble parfaitement savoir où ils évoluent et ce qu’ils ont à accomplir. L’île évoque à la policière des souvenirs anciens et troublants. Un bateau pirate, une tribu indienne, une petite fée verte, un féroce crocodile qui fait des bruits de pendule…
Wednesday a sa place sur l’île de Peter, à l’instar de toutes les créatures fantaisistes qui la peuplent. Mais quel rôle jouera-t-elle dans son intrigue romanesque ? De Lili la Tigresse à Mouche le matelot, chaque habitant insulaire sent que la magie du Pays s’épuise peu à peu. Le processus est-il irréversible, signera-t-il leur arrêt de mort ?

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Roman publié en 2017 aux éditions des Moutons électriques, collection de la Bibliothèque Voltaïque. Petit format presque poche, 219 pages ; grosse police d’écriture et  papier épais.
Coût : 15€.
J’ai craqué pour ce roman lors de l’Escale du Livre en avril 2018, sur le stand des Moutons électriques. En avril, le mythe de Peter Pan n’a cessé de me revenir en pleine figure dans des circonstances étranges et variées, j’ai pris ça pour un signe du destin. Dommage que l’auteur n’ait pas été présent, une dédicace aurait sublimé le coup de cœur !

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Zigzaguant entre les palmiers avec l’agilité d’une hirondelle, la fée remonta vers les hauteurs de l’île. Ce qu’elle venait de découvrir lui semblait aussi inédit qu’inquiétant : des intrus arrivés sur l’île par leurs propres moyens, sans le secours de son pouvoir à elle.
Une fois éloignée du village, elle quitta l’abri des arbres, survolant le feuillage et fonçant droit sur un piton rocheux au pied duquel se dressait un tronc mort obèse et contourné. Le fût était percé d’ouvertures, et c’est par l’une d’elles qu’elle se glissa à l’intérieur. Il y faisait un noir de suie. La fée inspira en grand, se concentra, et se mit à briller de plus en plus fort.
Dans un recoin, vautré sur une pile de vieux coussins moisis, froid et immobile, il la fixait intensément. Parfaitement glacial, le regard perçant, il lut en elle tout ce qu’elle venait lui rapporter et son visage s’assombrit encore.

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Ce roman est ma première lecture des Moutons électriques ; ils ont une excellente réputation en matière de littérature imaginaire, réputation que j’attendais de confirmer personnellement. C’est chose faite : que de qualités dans ce roman !
Je trouve dommage que le thème principal, à savoir le mythe de Peter Pan, ne se devine pas explicitement dans la quatrième de couverture. Le titre du roman semble n’exister que pour ça, en casant un mot-clé décisif pour avertir le lecteur – titre que je ne trouve guère efficace, car peu original et pas très représentatif de la véritable complexité du livre. Il fait certes son office – c’est en le découvrant que je me suis jetée sur l’ouvrage – mais ça manque de subtilité !
Heureusement, le roman s’est rattrapé dès ses premières pages. En effet, il aborde son sujet d’un angle complètement incongru et original : le premier narrateur qu’on découvre n’est autre que Mouche, le matelot, qu’on le reconnaît rapidement à des signes distinctifs évidents. Quelle bonne idée de nous introduire dans l’univers si particulier du Pays Imaginaire autrement qu’avec Peter Pan, Clochette ou même le Capitaine Crochet. Je dois avouer n’avoir jamais lu le Peter Pan originel, ma culture sur cet univers ne s’est construite que par l’adaptation Disney ; il faudra corriger cette lacune au plus vite, d’ailleurs.
Le roman attaque donc ses problématiques en nous présentant – par des mécanismes particuliers que je garderai sous silence – Mouche crapahutant dans la New York des années 2010. Le décalage entre sa personnalité, ses manières romanesques, et le profond réalisme de la mégalopole créent un contraste savamment géré, qui nous plonge dès les premières pages dans ce décalage entre la nature fantaisiste du Pays Imaginaire et les dimensions réalistes qui viendront gripper ses rouages.
L’île de Peter, plutôt que de présenter un simple remake du classique en y faisant jouer des problématiques modernes, exploite tout son potentiel folklorique pour inventer une intrigue à part, avec des protagonistes extérieurs à l’île. Et quels protagonistes ! Si Wednesday, comme le remarquent explicitement les autres personnages, tient beaucoup de la femme flic stéréotypée, Joab est une vraie perle.
Joab, à l’instar de Mouche, est un connecteur entre la réalité de l’île et celle de notre planète, mais à l’exact opposé du gentil matelot. Il trempe dans l’ésotérisme jusqu’au cou, qu’il s’agisse d’occultisme, de pratiques médicinales douteuses ou de culture vaudou. Mêler l’imaginaire de Peter Pan et les cultes vaudous, il fallait oser, mais Alex Nikolavitch a réussi la prouesse avec une aisance déconcertante. Le cocktail est confondant de naturel. D’autres mythologies font de brèves apparitions, comme la nordique, mais leur rôle reste très anecdotique ; elles servent surtout à apporter une sorte d’universalité à la magie, des règles fondamentales qui régiront le joyeux bazar imaginaire du roman. Même les personnages étrangers au background de Peter Pan sont intégrés à la dimension mythologique, peu à peu contaminés par les bizarreries qui régissent le Pays.
Pour moi, ce qui distingue L’île de Peter des autres remakes, c’est son traitement des protagonistes. C’est-à-dire qu’au lieu d’avoir une focalisation presque exclusive sur le personnage de Peter Pan et son groupe d’Enfants Perdus, l’auteur s’est concentré sur des figures d’ordinaire délaissées telles que Mouche, Lili la Tigresse, le crocodile, en leur donnant un rôle décisif. Ce travail approfondi sur le matériau de base montre la volonté de l’auteur d’explorer des chemins encore inexploités, de faire de son roman une œuvre à part entière, qui devrait son succès à son individualité sans se reposer uniquement sur le prestige du classique dont il s’inspire. Les personnages ont leurs propres histoires, qui ne comportent pas Peter pour épicentre !
L’interprétation personnelle d’Alex Nikolavitch va plus loin, et c’est là que je regrette de ne pas avoir lu le classique pour clairement démêler le « canon » de l’invention. Il donne à son île une histoire exclusive, construite sur des bases historiques… Ce qui lui donne l’occasion de développer d’autres aspects du roman qui lui sont propres : les relations qu’entretiennent ses personnages avec les différentes époques évoquées, et plus particulièrement leur rapport à notre monde contemporain. Personnalisé par Joab et surtout Wednesday, le contraste est marqué entre l’univers surréaliste du Pays Imaginaire et le caractère terre-à-terre, urbain, de New York. Sans compter d’autres enjeux du roman, que je ne spoilerai pas, qui ont trait à des détails historiques et qui ajoutent de la profondeur.
Amateurs de l’univers de Peter Pan, sachez qu’il s’agit d’un remake éloigné de l’aspect enchanteur traditionnel, qui se développe dans une atmosphère plus sombre, à la limite de la décadence. Il me semble que c’est un parti pris par beaucoup de remakes ; celui-ci joue de ses autres spécificités pour sortir du lot. Si l’ambiance inquiétante m’a perturbée au début de ma lecture, je pense que c’est surtout parce que je lis peu de remakes, et je ne savais pas à quoi m’attendre. La figure de Peter, raccord avec l’adaptation, m’a beaucoup plu…
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Avant de conclure cette chronique, quelques mots sur le style de l’écrivain. La langue du roman est polyvalente, imagée ; il y a de belles tournures partout, et une fantastique capacité d’adaptation au jargon de chaque personnage lors des changements de narrateur. Adaptation qui est primordiale dans la qualité de l’œuvre, vu les écarts de milieu et de caractère des protagonistes. Cette diversité est exploitée par lesdits changements de narrateur, qui sont extrêmement fréquents. Au total, c’est une dizaine de personnages que nous allons suivre à tour de rôle ; de quoi découvrir chacune de leurs facettes et profiter de leur plein potentiel.
Un petit reproche, pour la forme ? Je suis restée assez sceptique quant à la fin du roman, mais c’est purement subjectif vu que tous les enjeux sont correctement gérés. Je m’imaginais une conclusion bien différente que j’ai attendue durant toute ma lecture, et qui n’est finalement pas arrivée… Lectrice froissée dans son instinct !

 

 

Points forts :
Remake efficace de l’œuvre originelle, avec renouvellement
Personnages valorisés par la créativité de l’auteur et les fréquents changements de narrateurs
Écriture efficace, polyvalente et imagée
Mixité mythologique et folklorique, incongruité et pertinence des mélanges
 
Points faibles :
Le titre qui sonne creux ? Histoire de chipoter.

 

Un roman de qualité que je recommande à tous les fans de mythologie et de folklore. Un travail rondement mené tant sur le fond que sur la forme ; je regrette qu’il n’ait pas eu meilleure ampleur à sa sortie !

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Si tu as aimé L’île de Peter, tu aimeras…
Le Premier, de Nadia Coste

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Amitiés,
La Chimère.
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2 commentaires

FungiLumini · 29 mai 2018 à 20 h 05 min

Top, il est dans ma PAL depuis bientôt un an, tu me donnes très envie de vite l’en sortir 😀 Je viens aussi d’acheter « Moi, Peter Pan » de Michael Roch. Peter Pan est vraiment un personnage mystérieux dont on ne se lasse pas !

    llachimere · 31 mai 2018 à 14 h 53 min

    Tu vas adorer 😀 Que du bon dans ce roman !
    Entendu parler de « Moi, Peter Pan » plusieurs fois ! La couverture est magnifique…

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