Je suis ton soleil, de Marie Pavlenko

 

Je suis ton soleil

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La rentrée en terminale commence mal pour Déborah : Isidore, le labrador qu’elle et ses parents ont recueilli dans leur appartement, a fait ses dents sur l’intégrale du placard à chaussures. La voilà contrainte d’aller au lycée chaussée de magnifiques bottes-grenouilles en caoutchouc ; plutôt superstitieuse, Déborah goûte mal à ce coup du destin qui, selon elle, laisse présager une année difficile.
Et elle sera difficile cette année, au-delà de ses craintes ; cauchemardesque, même. Entre les écueils scolaires, la bave d’Isidore qui s’infiltre n’importe où n’importe comment, les soucis conjugaux de ses parents, les tarentules et les coquillettes trop cuites, Déborah va en voir des vertes et des pas mûres entre septembre et juin.
Mais c’est une battante. Même si l’intégralité de son karma semble avoir décidé de lui retomber dessus pour épicer la fin de sa scolarité, elle compte bien lui faire face sans se laisser écraser. Déborah sait que même dans les situations les plus sombres, il suffit de se souvenir d’allumer la lumière… Et la lumière, en véritable petit soleil, c’est elle qui va l’apporter, à son entourage comme à elle-même ; peut-être aussi à un fringant jeune homme, pour compléter le tableau ?

 

Roman publié en 2017 aux éditions Flammarion. One-shot.
Gros format, 462 pages (dont beaucoup de pages blanches, notamment celles qui annoncent les chapitres).
Coût : 17,50€.
Marie Pavlenko est pour moi une autrice de référence depuis des années, mais ce roman-là ne me faisait guère envie : je préfère ses œuvres fantastiques, alors je n’ai pas craqué lors de sa sortie. Néanmoins, il a enchaîné les prix littéraires, a tapé dans l’œil de l’intégralité de ses lecteurs… Alors pendant le salon du livre de Montreuil 2017, j’ai fini par l’acheter !

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Une petite mise en bouche…
On remonte un boulevard et hop, je bifurque pour emmener Isidore dans le square de la mamie au legging brillant Il-y-a-plus-de-France-ma-bonne-dame, surnommée par mes soins Lady Legging. J’aimerais faire autrement mais je n’ai pas le choix ; Isidore ne daigne se délester qu’en présence d’une bonne dose de verdure.
Truffe à terre, il renifle les buissons, tourne en rond, ses griffes ripant sur le gravier, trottine comme si son manège était d’une importance cruciale pour l’humanité, et finit par baisser son arrière-train devant un banc heureusement inoccupé. Je me détourne pour lui laisser son intimité et le voici, le grand, le magistral, l’incontrôlable THÉORÈME DE LA SCOUMOUNE, car c’est là que j’entends :
— Salut Déborah !
Je me retourne avec tellement de lenteur qu’on se croirait dans un arrêt sur image.
Devant moi, les mains dans les poches, en train d’examiner en direct l’étron abominable qui sort en direct d’Isidore, il y a…

 

 

J’ai beaucoup tardé à me lancer dans Je suis ton soleil : je m’attendais à tomber sur une énième romance moderne au titre improbable (à la « Le soleil est aussi une étoile » ou « Le cœur n’est pas un genou que l’on peut plier », vrais titres). Marie Pavlenko aime ça, les romances… Mais j’avais oublié qu’elle la mélange toujours à un autre genre littéraire. Avec Le Livre de Saskia, c’était le fantastique ; ici, c’est son humour légendaire ! Humour que j’ai découvert dans La mort est une femme comme les autres, un énorme coup de cœur à lire de toute urgence, bien qu’il soit sorti il y a déjà deux ans.
Ainsi, de Je suis ton soleil, je retiendrai d’abord l’humour. À la limite de l’absurde, il est omniprésent. Pas de fioritures avec lui ! À peine un moment de tension s’esquisse-t-il qu’il intervient et régule la situation. En utilisant le ridicule comme principal moteur, Marie Pavlenko redouble d’inventivité et saisit avec justesse l’intensité des délires adolescents ; mais si tu sais, les « bails » comme ils disent aujourd’hui. Des blagues à répétition complètement barrées, qui semblent illogiques à quiconque n’a pas participé à leur création : Je suis ton soleil joue sur cet univers à part, fait de multiples clins d’œil aux adolescents de 2017 qui se trouvent décryptés avec une étonnante facilité.
Il ne s’agit pas d’un roman comme on en trouve parfois, qui voudrait parler de l’adolescence mais se perd dans les clichés et en donne un aperçu insultant d’incohérences et de stéréotypes. Ici, tout est retranscrit efficacement – tout du moins pour ma génération ! – et je ne doute pas que dans quelques années, il fasse l’objet d’une intéressante mélancolie…
J’ai eu des fous rires avec Je suis ton soleil. Mon cœur de pierre s’est dégivré à son contact, fait rarissime ! En soi, l’histoire peut avoir l’air de manquer de crédibilité. Certains passages sont tellement irréalistes ! Mais nous suivons tout du point de vue de Déborah qui, par sa très forte personnalité et son propre ahurissement face aux calamités qui lui tombent dessus, justifie à merveille ce côté décalé et le rend particulièrement appréciable. Le romain oscille constamment entre un réalisme surprenant et un humour burlesque sans limites : ça lui donne un goût unique.
Les personnages sont des perles. À l’instar de l’intrigue, ils ont tous un fort potentiel humoristique que l’autrice ne se prive pas d’exploiter. Pourtant, ils ont aussi cette touche d’authenticité qui fait qu’on pourrait s’attendre à les croiser dans la rue dès demain, au détour d’un musée ou d’une crotte de chien. Le clou du spectacle reste Déborah : l’héroïne parfaite. Une personnalité explosive qui la caractérise et lui donne toute sa force sans empêcher l’identification du lecteur. Pas d’édulcoration dans ce roman, le ridicule ne tue pas et Débo l’a bien compris, toutes les poisses qui l’accablent nous sont racontées par le menu…
Je suis ton soleil est une comédie humoristique, un chouia romantique, mais surtout un maelström d’émotions pures que va subir Déborah tout au long de son année de terminale. Des catastrophes familiales et sentimentales vont s’empiler sur ses frêles épaules : théorème de la scoumoune, puissance planétaire. Surtout des familiales en fait, ce qui n’est pas pour me déplaire, parce qu’on en voit moins que les sentimentales, et Marie Pavlenko a merveilleusement géré sa tambouille avec ce roman. Ce que traverse Déborah est d’une dureté inimaginable ; sa façon de tout encaisser pour en ressortir plus forte, remarquable. Je ne suis pas du genre à pleurer sur mes lectures, moi. Mais j’imagine que beaucoup de lecteurs ont dû laisser échapper quelques larmes devant certaines scènes d’une intensité époustouflante, et à raison.
Et bien sûr, la forme est au service du fond. L’écriture de Marie Pavlenko s’est rôdée au fil des ans pour se donner à fond dans Je suis ton soleil. L’attrait des petits détails qui font le sel de chaque passage, l’usage de formules décomplexées sans que ça sonne faux – je parle ici des majuscules, de l’italique à foison, des retours à la ligne intempestifs… Tout est fait pour nous plonger dans l’esprit de Déborah, nous permettre de suivre le fil de ses pensées en direct. Quoi de mieux pour apprécier toute sa richesse ?
Terminant moi-même ma dernière année de lycée – plus qu’un mois avant le bac, je devrais pas réviser au lieu d’écrire des chroniques ? – je me suis beaucoup identifiée à certains aspects scolaires du roman, même si Déborah et moi avons des profils étudiants très différents. Petit regret final : Déborah est une grande lectrice, mais malgré le nombre prolifique d’œuvres littéraires citées dans l’histoire, il n’y a place que pour les grands classiques français… Dommage que l’autrice n’en ait pas profité pour mettre quelques livres Young Adult en avant ! Ceci dit, les classiques sont valorisés de manière à les rendre familiers au lecteur par le biais de Déborah (Victor Hugo my love), ce qui pourrait bien en réconcilier quelques-uns avec de mauvais souvenirs de lectures forcées.
Et non, Je suis ton soleil n’est même pas une référence à l’intrigue amoureuse du roman. Ça m’a agréablement surprise ; quelle belle référence, d’ailleurs…

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Points forts :
Justesse des personnages, de l’écriture
Intrigue terre-à-terre, qui mêle humour et gravité
Héroïne forte, très caractérisée
Le ridicule ne tue pas, théorème de Déborah !
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Points faibles :
Le ridicule ne tue pas, mais ça passe ou ça casse

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Pas un coup de coeur absolu, mais c’est pinailler sur les détails. Une lecture gravée dans ma mémoire.

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Que tu sois ou pas en terminale, jette-toi sur Je suis ton soleil pour suivre les aventures de Déborah et la catharsis qui va la purger à l’aube de l’âge adulte.
Beaucoup d’humour, beaucoup d’amour : un roman magistral qui collectionne déjà les prix et les cœurs de lecteurs conquis.

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Si tu as aimé Je suis ton soleil, tu aimeras…
Nos âmes jumelles, de Samantha Bailly
Dysfonctionnelle, d’Axl Cendres

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Amitiés,
La Chimère.
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