Six of Crows, de Leigh Bardugo

 

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Le Barrel est le pire quartier de Ketterdam, ville portuaire prisée par les marchands les plus ambitieux. Au Barrel, seuls survivent les trafiquants, les voleurs, les prostitués, les traîtres ; ses rues crasseuses sont découpées selon les territoires des gangs, maîtres des salles de jeux et des maisons closes.
Kaz Brekker, pour le citer, est le genre de connard qu’on fabrique seulement dans le Barrel. Pièce maîtresse du clan des Dregs, on le surnomme Dirtyhands : quand de l’argent est en jeu, il est prêt à tout pour assouvir sa cupidité. À seulement dix-sept ans, son nom figure parmi les plus redoutés du quartier.
Une occasion sans précédent se présente à Kaz : un noble marchand lui propose un boulot particulièrement prometteur. Contre la somme de trente millions de kruges, il devra s’introduire dans la forteresse la mieux gardée du monde et y kidnapper un scientifique, détenteur d’un savoir unique et décisif pour l’avenir de leur pays. Kaz se fiche bien des implications politiques de cette mission ; il est déterminé à relever le défi pour l’amour de l’argent. Il rassemble à ses côtés d’autres âmes du Barrel alléchées par la récompense : Inej, la voleuse acrobate ; Jesper, tireur d’élite ; Nina, magicienne Grisha ; Matthias, puissant guerrier fjerdan ; et Wylan, talentueux démolisseur. Une équipe explosive dont la composition ne fait pas l’unanimité : certains de ses membres seraient prêts à s’entretuer par honneur, ou à cause d’un passé problématique…

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Roman initialement anglophone (états-unien), traduit par Anath Riveline.
Publié en France en 2016, aux éditions Milan.
Diptyque, tous tomes sortis. Gros format, 559 pages.
Coût : 17, 90€.
Cette série a fait le tour de la blogosphère lors de sa sortie, mais son format imposant et le prix qu’il impliquait m’avaient dissuadée de chercher à me le procurer. Courant mars, le CDI de mon lycée a connu un impressionnant arrivage de littératures de l’imaginaire et ado-adulte ; parmi les nouveaux romans, le premier tome de Six of Crows.

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– On pourrait tous y passer ensemble, après on irait brûler au crématoire, comme les pouilleux qu’on est. Ou alors tu peux ravaler ta fierté, retourner à Burstraat, poser la tête sur les genoux de ta poulette et t’endormir en rêvant de vengeance. Ça dépend de toi, Geels. On rentre chez nous ce soir ?
Geels chercha le regard de Kaz, et ce qu’il y vit le fit tressaillir. Inej se surprit à ressentir une pointe de pitié pour lui. Il était arrivé gonflé à bloc, provocateur et triomphant, le maître du Barrel. Il partirait la queue entre les jambes, une autre victime de Kaz Brekker.
– Un jour, tu paieras, Brekker.
– Sûr, confirma Kaz. Si la justice existe dans ce bas monde. Mais on sait tous ce qu’il en est.
Geels laissa son bras retomber le long de son corps. Le pistolet pendait misérablement au bout de sa main.

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Six of Crows est un sacré pavé. Pourtant, il ne m’a pas quittée cinq jours durant et impossible d’en détacher les yeux à la fin d’un chapitre. Ce roman est bourré de qualités.
Son fer de lance, ce sont ses personnages. Tu sais que les personnages sont mon premier critère de jugement dans un livre ; avec cette équipe de choc, Leigh Bardugo m’a conquise dès les premières pages. J’ai fait une description détaillée de Kaz, mais tous les protagonistes ont un charisme équivalent. Leur complexité est une fin en soi dans le roman, pas uniquement un moyen de développer l’intrigue. Et pour harmoniser six personnalités aussi différentes et marquées, le boulot de l’écrivain est conséquent ! Ils sont originaux, éloignés des clichés de fantasy souvent inévitables tant en littérature qu’en jeux vidéo. Kaz Brekker, loin d’être une espèce de Gary-Tsu, a aussi beaucoup de faiblesses qui compensent sa dangerosité…
J’ai tendance à séparer intrigue et personnages pour chroniquer un roman. Avec Six of Crows, impossible… La façon dont Leigh Bardugo a mêlé les deux dépasse mes conventions de chroniqueuse ! Kaz entraîne tous ses camarades vers l’avant, et l’inhumanité qui le caractérise le fait osciller entre le statut de personnage et celui de simple outil scénaristique avec une ambigüité délicieuse. On dirait presque du roleplay à ce niveau ! Le point de vue narratif change très souvent, il est équitablement réparti – Kaz et Inej supplantent peut-être légèrement les autres, mais rien de gênant. Ainsi, il est fort plaisant de découvrir un personnage vu de l’extérieur, de pouvoir interpréter son comportement avec ce qu’on sait de lui, même si les autres protagonistes n’y pigent goutte. Tout est expliqué, puis montré, de manière à laisser une importante part d’interprétation au lecteur ; une interprétation guidée, pour qu’il saisisse l’essence de tous les personnages à travers les yeux les uns des autres. Un régal, je vous jure.
La quête principale s’assortit de problématiques annexes propres à chaque personnage, c’est d’une impressionnante complexité. Encore une fois, chapeau pour avoir réussi à gérer ce sac de nœuds… Évidemment, cela entraîne une certaine difficulté de lecture, non sur la forme mais sur le fond, puisqu’il faut garder à l’esprit les caractéristiques de chacun pour interpréter correctement chacune de leurs actions. Et la forme en pâtit aussi un peu, parfois. Notamment dans l’utilisation des flash-backs, que j’ai trouvés très mal distingués de la narration au présent. Les deux formes se mélangent avec à peine un retour à la ligne, parfois même pas, alors qu’une séparation plus claire aurait été bienvenue dans ce roman qui change déjà constamment de point de vue narratif.
Dans la même veine, la complexité des personnages entraîne une fâcheuse tendance à régler chaque situation par un plot twist insoupçonnable. Parce qu’avec le recul, tout semble logique et correctement construit, mais parfois ça tombe vraiment comme un cheveu sur la soupe et le lecteur s’en sent floué. L’intrigue fonctionne donc en grande partie sur une suite de rebondissements, parfois à la limite du deus ex machina, parce qu’ils ne sont pas directement expliqués et paraissent trop gros pour être crédibles lors de leur révélation. C’est dommage ; quelques indices bien dosés auraient suffi à satisfaire le lecteur, qui apprécie qu’on le mène en bateau du moment qu’on lui donne les clés de sa manipulation. Même s’il ne comprend pas tout de suite quelles portes elles ouvriront plus tard dans l’histoire…
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Avant de finir, je laisse mon fanatisme de côté pour parler un peu du background. Il s’agit d’un roman de fantasy diantre, le background aussi a son importance ! Malheureusement, dans Six of Crows, il est bien moins développé que Kaz et son crew ; on ne peut pas tout faire, écoute ! Mais background moins développé ne veut pas dire background médiocre, surtout par pour ce roman-là, qui comme ailleurs l’approfondit surtout pour ses personnages. Il y a très peu de néologismes, ce qui pour moi traduit l’important travail en amont de l’autrice : d’époustouflantes descriptions architecturales, ou usant de jargons particuliers, sont présentes dans le roman, avec une forte immersion pour le lecteur. Grâce à tout ce vocabulaire qu’il connaît vaguement, dont les sonorités lui sont familières, et qui trahissent une documentation sérieuse pour l’écriture.
L’univers est partagé entre plusieurs continents, chacun peuplé d’au moins une ethnie spécifique ; la majorité de ces ethnies sont représentées parmi les protagonistes, tels les Fjerdans pour Matthias, les Grishas pour Nina, les Sunis pour Inej… Les chocs culturels font partie de leur profondeur, et introduisent par leurs interactions des problématiques politiques quis servent à complexifier le background dans son ensemble. Quand je dis que tout passe par les personnages ! Par exemple, Grishas et Fjerdans se livrent une guerre féroce : le duo que forment Matthias et Nina joue à merveille sur ces tensions. Un travail de qualité a également été mené sur les langues parlées selon les continents. Elles se mêlent dans les dialogues, souvent en italique pour les différencier de ce que le lecteur est en mesure de comprendre, et accentuent la diversité de chacun ; l’exotisme aussi, pour certains. Les mots étrangers qui apparaissent dans le livre sont d’ailleurs construits avec des langues réelles, pour la plupart anglophones ou germaines. Toujours à propos des dialogues, nous avons affaire à des bandits, des truands : leur niveau de langage marche en conséquence, avec beaucoup de familiarité. Mais les jurons ne survienne qu’épisodiquement, ce que j’apprécie beaucoup. Ils ont parfois tendance à être utilisés à outrance pour marquer le caractère rebelle d’un ouvrage, et à mes oreilles ça sonne presque systématiquement faux. Leur rareté fait leur intensité.

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Points forts :
LES PERSONNAGES
La complexité des personnages
La qualité des relations entre les personnages
Les liens étroits entre personnages et scénario
Les personnages, aussi
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Points faibles :
Trop de plot twists pour que ça reste intéressant

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****

On n’est pas loin du gros coup de coeur, là. Qui dit mieux ?

 

 

Six of Crows mérite largement sa renommée. Des protagonistes d’une qualité rare, une intrigue prenante et un univers très développé socialement, sainte triade qu’on ne trouve que rarement en fantasy !

 

Si tu as aimé Six of crows, tu aimeras…
Grisha, de Leigh Bardugo (Six of Crows est prétendûment un spin-off de cette série)
Oraisons, de Samantha Bailly
Le Septième Guerrier-Mage, de Paul Béorn
Les Sœurs Carmines, d’Ariel Holzl

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Amitiés,
La Chimère.
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2 commentaires

Mathilde Littéraire (@Math_Litteraire) · 28 avril 2018 à 23 h 14 min

Hello ^^
Je suis actuellement en train de le lire !! Je t’avoue que je traîne ce livre depuis début avril et … J’accroche mais vraiment pas du tout !
Je suis d’accord que les personnages sont très recherchés, très travaillés toussa toussa, mais j’ai vraiment beaucoup de mal avec l’histoire. Je ne sais pas d’où on vient et je ne sais pas où on va !
Je ne comprend pas l’histoire haha ^^ Du coup, je suis perdue !
Mais comme je suis têtue et que j’aime bien les personnages, je m’accroche !

Bonne soirée 🙂

    llachimere · 29 avril 2018 à 9 h 04 min

    Mince alors ! Peut-être qu’avec tout le travail sur les personnages qui s’étale dans la narration, l’intrigue ne se précise pas assez et ça te perd… Tu as bien du courage de continuer malgré tout, mais je ne peux que t’approuver 🙂
    Bonne journée !

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