Erreur 404, d’Agnès Marot

 

Erreur 404

 

En 2099, le nouveau jeu vidéo Beasties va lancer ses premiers championnats ! Les joueurs les plus talentueux s’affronteront à travers leurs Beasties, créatures virtuelles aux nombreux pouvoirs, pour décrocher l’insigne honneur de devenir l’égérie d’IRL, firme vidéoludique de renommée internationale.
Moon rêve de devenir gamer pro, mais Internet n’est pas tendre avec ceux et celles dont le physique ne correspond pas aux critères de popularité. Ce championnat est une occasion en or pour orchestrer son grand retour sur le devant de la scène, après deux années difficiles à affronter les méchancetés des haters. Moon sera anonyme, toujours, jusqu’à ce que le monde soit prêt à l’accepter.
Avec son partenaire Orion et Loop, leur Beastie, Moon veut prouver que son rêve mérite autant de reconnaissance que ceux des gamers passés professionnels, ou des jeunots pleins d’espoir à qui on ne fermera pas de portes à cause d’une différence physique. Moon ne reculera devant rien pour faire entendre sa voix, quitte à tricher un peu dans le jeu pour gagner en légitimité. Mais entre réel et virtuel, la barrière est dangereusement fine…

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Roman publié le 12 avril 2018 aux éditions Gulf Stream, collection Electrogène.
One-shot. Format moyen, 409 pages.
Coût : 18€.
Je suis devenue très fan d’Agnès Marot grâce à son roman IRL. Erreur 404 m’a été envoyé en partenariat par les éditions Gulf Stream, merci à eux !

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Une petite mise en bouche…
Ça ne manque pas. Un message s’affiche sur mon écran, annonçant qu’il a accepté mon défi.
« Tu vas bientôt devoir changer de surnom, Moon l’invincible. »
Je ris en silence.
— C’est ce qu’on va voir, tiens. (Je me glisse derrière un arbre bien fourni, m’assurant que Loop est invisible à la vue de Spooky.) Tu es prêt bonhomme ?
Un « pouic ! » enthousiaste me répond.
— Alors montre-lui de quoi tu es capable !
Je m’agrippe à la manette, et lui ordonne mentalement une série d’attaques soigneusement préparées.

 

 

Avant tout, il est important de mentionner qu’Erreur 404, sur des points mineurs, fait figure de suite au roman IRL, de la même autrice. Si tu lis Erreur 404 avant IRL, attention aux spoils !
Comme dans IRL, une petite surprise nous attend au milieu de la lecture : en effet, seule la première moitié du roman est couverte par le résumé de la quatrième de couverture. Au-delà, de nouveaux enjeux apparaissent et renouvelle l’intérêt du lecteur. Une plongée dans l’inconnu le plus total, parti pris qui fonctionne aussi bien qu’avec IRL, et qui change agréablement du schéma romanesque le plus répandu, plus linéaire. En fait, ça m’a surtout rappelé la structure d’un jeu vidéo : les vrais gamers finissent l’histoire principale rapidement, puis se concentrent sur les quêtes annexes et la vraie profondeur du jeu…
L’ambigüité de Moon est un élément central de l’histoire : tous les enjeux premiers tournent autour. Moon a une particularité physique, visiblement dévalorisée dans sa société, qui l’écarte de son rêve de devenir pro-gamer. Mais en quoi consiste cette particularité, exactement ? Il y a très peu d’indices à ce sujet ; l’ennui, c’est qu’ils se remarquent d’autant plus facilement quand on les traque. J’ai rapidement soupçonné l’élément caché du personnage, tout en espérant me tromper, parce que ça semblait trop gros pour être crédible… Soit c’est trop amplifié et d’autres fans s’avéreront déçus, soit c’est juste moi qui n’avais pas saisi l’ampleur du problème présenté par l’histoire. Et si le problème vient bel et bien de moi, alors j’ai du pain sur la planche ! Parce que j’ai trouvé la dimension discriminatoire exagérée pour notre époque, alors qu’Erreur 404 se passe en 2099, soit après sept décennies de progrès potentiels pour améliorer la situation. Est-ce qu’en 2018, on en est encore à une telle normalisation des profils de gamers ? Diantre, si c’est le cas, ça va chauffer. Pour revenir à Moon, c’est un personnage très bien construit, qui compte bon nombre de défauts caractériels. Une fois qu’on a remarqué ce qui « cloche » chez lui, l’élément qui nous est volontairement caché crève les yeux ! Mais ça ne fait que pousser le lecteur à confirmer ses soupçons. L’omission de l’autrice est gérée à la perfection. À part les quelques indices qui finissent par trahir – volontairement, je n’en doute pas, c’est trop gros – le secret de Moon, l’ambigüité est maintenue et fait son effet. Ça montre aussi qu’en dépit de notre ignorance quant à cet élément de sa personne, perçu par le commun de l’humanité comme déterminant dans une identité, on arrive à apprécier Moon comme on apprécierait n’importe quel autre personnage romanesque. Et ça, c’est une belle leçon !
Loop et Orion, qui sont les deux autres protagonistes du roman, ne sont pas en reste en matière de développement. Loop m’est resté profondément antipathique (je suis plus attachée aux personnages anthropomorphes, aussi), mais Orion forme avec Moon un couple des plus attendrissants. Longue vie à la #TeamOrion ! Comprendra qui lira le livre, mais gare : il ne s’agit en aucun cas d’un triangle amoureux…
Néanmoins, ce n’est pas la profondeur des personnages qui m’a le plus marquée dans Erreur 404 : c’est l’engagement du roman dans la culture geek et gaming, rien de moins. Car d’un roman engagé il s’agit bel et bien, engagé dans la reconnaissance de ces domaines comme des loisirs légitimes et même comme des métiers, comme des arts ! Dans le monde de 2099, si le jeu vidéo s’est largement démocratisé et a gagné une intensité nouvelle, sa valeur en tant qu’occupation « sérieuse » est encore controversée. À la limite, ça serait l’un de mes seuls reproches au roman : en dépit d’une grande progression technologique, je trouve que les mentalités ont très, très peu évolué depuis les années 2010, ce qui n’est pas très réaliste au vu des changements qui s’opèrent ces dernières années en la matière. À la limite, l’époque théorique du roman servirait à justifier les avancées technologiques, quand l’engagement correspond davantage à des problématiques contemporaines. On verra bien ce que nous réserve 2099 pour avoir davantage de recul.
Le roman exploite les barrières du réel et du virtuel… avec virtuosité. La réalité virtuelle – si bien nommée – qui émerge en 2018 et s’est complètement démocratisée en 2099 crée des situations problématiques pour nos héros, d’un problème de fond à un aspect déterminant de l’intrigue. Perdre contact avec la réalité et s’immerger dans le virtuel jusqu’à se mettre en danger, c’est un péril régulièrement évoqué par les opposants aux jeux vidéo ! Mais ne cache-t-il pas un danger véritable ? Moon l’apprendra à ses dépens…
Erreur 404 présente surtout un patchwork de profils de joueurs, animés par un seul point commun : leur passion et le sérieux avec lequel ils prennent les jeux vidéo. Ça va du loisir au métier, en passant par le plaisir coupable, et l’autrice réussit à nous montrer avec justesse à quel point les jeux vidéo sont un domaine social, qui rassemble et permet une évolution positive, quoi qu’en pensent ses fervents détracteurs. Pour ceux qui – comme moi – se prennent régulièrement des réflexions déplaisantes sur leur temps de jeu ou l’importance qu’ils y accordent, ça fait du bien de voir un roman qui va dans le bon sens ! Dans la même veine, le roman aborde la question du lien qui existe entre une célébrité Internet et ses fans ; la façon dont un fan, même de la « majorité silencieuse », crée un lien avec son idole et peut le soutenir à la force de ses mots. Encore une fois, ça fera écho dans le cœur de tous les geeks qui se reconnaîtront dans l’un ou l’autre des rôles…
Le roman est très complice de son lecteur ! Il case un nombre hallucinant de références de tous poils : allusions à des jeux vidéo jusque dans l’intrigue, aux personnages d’IRL, à la culture des années 2000 évoquée comme délicieusement rétro, et surtout… aux autres romans d’Agnès Marot et à ceux de ses copines autrices, non exhaustivement Cindy Van Wilder, Silène Edgar… C’est très léger, à moins de connaître le clin d’œil à l’avance, impossible de le saisir ! Mais ces interactions au-delà du quatrième mur renforcent la polyvalence du roman, à l’image d’un jeu qui placerait des easter eggs pour créer une complicité avec ses joueurs.
Les références à l’univers du gaming ne s’arrêtent pas là, nom de diantre ! Ce roman est un nid de diamants. Dans la forme aussi, les amateurs sont servis : les chapitres sont nommés comme autant de niveaux de compétence différents (« Sélectionnez votre équipement » ; « Rejoignez l’objectif »), la mise en forme change de polices d’écriture pour marquer les différents points de vue et cadres d’action.
Que dire du dénouement… Il mélange à la perfection un phénomène vieux mais restreint au public en littérature, et une tendance à la mode dans les derniers jeux vidéo narratifs. Rebondissement inattendu mais qui tombe à point, qui m’a énormément rappelé Beyond Two Souls, un de mes gros coups de cœur vidéoludiques malheureusement trop peu connu, évoqué par Moon à diverses reprises, pour mon plus grand bonheur. La cerise numérique sur le gâteau qui rend des PV, apogée du potentiel d’Erreur 404 !

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Points forts :
Qualité des personnages, ambigüité de Moon
Approfondissement de l’univers vidéoludique, reprise des problématiques récurrentes sur le sujet
Complicité au lecteur, multiples clins d’œil disséminés dans le roman
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Points faibles :
Faiblesse de la crédibilité sur les normes sociales inventées pour le XXIIe siècle
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Un coup de coeur, que je recommande sans hésiter !
 
Je n’ai qu’une chose à dire : GG. Ah oui et, #TeamOrion, pour toujours.

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Si tu as aimé Erreur 404, tu aimeras…
I.R.L., d’Agnès Marot
Memorex, de Cindy Van Wilder
Warcross, de Marie Lu

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Amitiés,
La Chimère.
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2 commentaires

Les histoires d'Amelia · 22 avril 2018 à 17 h 40 min

IRL je le vois tout le temps passer, mais je ne me laisse jamais tenter. Je vais peut-être essayer du coup. J’ai pas mal délaissé les romans ados… Celui-ci a l’air top aussi !

    llachimere · 25 avril 2018 à 16 h 40 min

    Ces romans sont vraiment bons 🙂 l’autrice maîtrise ses sujets !

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