Les Soeurs Carmines, d’Ariel Holzl ; tome 2

 

Carmines

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Il faut souffrir pour être belle, ou faire souffrir les autres, c’est encore mieux.
Tristabelle Carmine a fait de cet étrange trait d’esprit une véritable ligne de vie : à quoi bon briller si le reste de Grisaille ne peut la jalouser en conséquence ? Elle se nourrit du désarroi d’autrui, tant que c’est elle qui le génère. Quelle demoiselle de Grisaille pourrait rivaliser avec elle, alors que pas une seule n’est fichue d’accorder correctement son foulard avec son fond de teint ?
Tristabelle ne sait plus où donner de la tête ! Le bal de la reine a lieu dans deux semaines et elle n’a toujours pas trouvé la robe par-faite pour la soirée. Le carton d’invitation ? Elle n’en dispose pas non plus, mais il ne s’agit que d’une formalité.
Lors de ce bal, la reine va choisir sa nouvelle demoiselle de compagnie. Un poste que brigue Tristabelle : de l’argent régulier et un accès privilégié aux potins de la cour, voilà une juste récompense pour sa magnificence. Malheureusement pour elle, d’autres demoiselles mieux nées feront tout pour lui voler la place. Malheureusement pour elle, oui : elle va en-core devoir se salir les gants pour écarter proprement toute prétendante de son chemin…

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Roman publié en 2017 aux éditions Mnémos, collection Naos.
Deuxième tome d’une trilogie. Format moyen, 265 pages.
Coût : 17€.
Après avoir acheté et dévoré le tome 1 des Sœurs Carmines lors du salon du livre de Montreuil, il a fallu attendre janvier pour commander le tome 2 en librairie, et le recevoir quelques jours plus tard. Ensuite, il fut vite digéré…

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Une petite mise en bouche…
La première chose que je remarque est leur horrible tenue en cuir. Merry porte la même atrocité lors de ses tribulations nocturnes. Est-ce que tous les monte-en-l’air s’adressent au même couturier ? Et si c’est le cas, pourquoi personne ne lui a encore cassé les bras ?
Pire que leurs tenues, il y a leurs lèvres gercées, leurs ongles sales et leurs cheveux gras. Incroyable ! Ces filles font encore moins attention à elles que ma sœur.
[…] Comme j’ai besoin de leurs services, je décide de m’attirer dès à présent leur sympathie. Un ou deux conseils de beauté devraient faire l’affaire :
— Regardez-moi ces joues crasseuses ! Vous vous maquillez avec de la suie ou quoi ?
— Ben… oui ? hésite la plus châtain des deux. On bosse dans les ombres.
— Et vos boucles qui pendouillent ? C’est pour la discrétion, aussi ? Vous devriez porter une barrette ou deux.
— Ah ! J’te le répète sans arrêt ! dit l’autre fille – une grande perche au visage couvert de croûtes. T’lancerais mieux les poignards sans ch’veux d’vant les yeux.
— Je pensais surtout à lui affiner les traits du visage, renchéris-je, mais pourquoi pas… Quant à vo…
— Bas les pattes, princesse ! clame la grande en s’écartant de moi. J’ai pas besoin qu’on me pouponne !
— Pfft ! Ce n’est pas ce que raconte votre vilaine peau. Mais à votre guise…

 

 

Ce deuxième tome est largement à la hauteur du premier, voire meilleur. Il utilise des mécaniques sommairement présentées dans le tome 1, qu’on pensait retrouver au second plan par la suite, mais qui au contraire vont connaître leur avènement dans Belle de gris. En tête de file : la narration à la Tristabelle.
À la fin du premier tome, nous avons pu découvrir un chapitre rédigé entièrement du point de vue de Tristabelle ; tu as eu un aperçu de son style dans l’extrait ci-dessus, et encore, il s’agit d’un dialogue, pas de narration ou de description pure. Un chapitre comme ça, à la fin du tome 1, tu le considères comme un exploit… Alors imagine un roman quasiment exclusivement rédigé du point de vue de Trista ! Ariel Holzl réalise un véritable tour de force en l’utilisant comme narratrice, car ça ne se fait pas au détriment de l’intrigue, au contraire. Encore une fois, l’auteur rend ingénieux ce qui partait pour être un sacré handicap. Il se joue des contraintes imposées par son parti pris pour faire progresser le lecteur dans l’intrigue par un chemin aux balises efficaces, mais inattendues. Déjà dans le premier tome, il jouait sur la narration partagée entre les trois sœurs Carmines pour donner au lecteur un recul particulier sur l’histoire et ses péripéties ; ça se retrouve dans le deuxième tome, mais avec une autre dimension.
Parce que Tristabelle, en plus de s’exprimer avec une… distinction qui lui est propre, a aussi un sacré pète au casque. Et je pèse mes mots. Aucune des Carmines ne brille par son empathie ou sa rationalité, mais l’aînée de la fratrie surclasse largement les deux autres en la matière. C’est-à-dire qu’au fil de ses pérégrinations dans Grisaille pour trouver un couturier ou une boutique à dévaliser, Tristabelle va mettre la main sur des infos déterminantes pour la suite de l’intrigue, voire pour son avenir à elle… et elle s’en fiche comme de son premier fond de teint. Si ça ne concerne pas son bénéfice dans un futur très proche, elle classe l’information dans un coin de sa tête dérangée et n’y reviendra plus… alors que le lecteur s’arrache les cheveux sur les révélations qui sont faites et qui influenceront fatalement la suite du roman. Et ça n’arrive pas qu’une fois ou deux ! Parfois même, elle exprime une telle désinvolture qu’on se demande si on a bien lu… jusqu’à ce qu’elle nous réprimande pour l’attention démesurée qu’on porte à l’élément qu’elle vient d’évoquer, alors que qu’on ferait mieux de se concentrer sur elle et toutes ses qualités.
Mais oui : elle nous parle, Tristabelle. Le lecteur, c’est cette petite voix dans sa tête qui lui pose des questions, qu’elle apostrophe ou réprimande au fil de la narration pour trouver du répondant à ses monologues intérieurs. Mais elle ne s’étonne pas outre-mesure de nous avoir dans sa tête ; parfois même, le temps d’un chapitre, elle nous dit « au revoir » ou « bonne nuit » et nous allons suivre le point de vue d’un autre personnage avant de la retrouver… Ariel Holzl brise, en quelque sorte, le quatrième mur en faisant jouer ses ficelles scénaristiques de manière à diriger le lecteur entre les narrateurs avec un facteur concret : une incarnation dans le roman en tant que petite voix dans la tête de ses personnages… Doutes-tu encore de ce génie qu’à l’instar de bien d’autres blogueurs, je lui attribue ?
L’esprit critique de Tristabelle est bien utile pour nous immerger dans le foisonnant univers de Grisaille, tout en n’en gardant que la substantifique moelle, le strict nécessaire à l’intrigue. Hormis un passage humoristique qui fait très forcé et quelques infos qui tombent étrangement à pic sur l’une des grandes familles de Grisaille (que je ne citerai pas exprès), tout coule de source pour le lecteur. Malgré le je-m’en-foutisme de Tristabelle, la profondeur de l’univers est toujours au rendez-vous ! Et l’aînée des Carmines, aussi butée soit-elle, connaîtra tout de même une évolution psychologique ; rien de renversant, elle reste complètement siphonnée. Mais elle évolue néanmoins, même si ses innombrables défauts (qu’on adire détester) demeurent.
Les personnages s’étoffent de plus en plus et de nouveaux font leur apparition ; niveau développement et qualité psychologique, aucune baisse de régime. Ils sont tous un peu frappés dans cette série, mais quelle délectation de les voir évoluer avec leur panache et leur logique propre…
Pour moi, ce roman ne compte que très peu de déceptions. Parmi elles, la présence très discrète de Dolorine par rapport au premier tome. Son journal m’a manqué ! Heureusement que le troisième et dernier tome sera centré sur elle. Et enfin, les illustrations disposées à la fin de certains chapitres. Elles sont belles, mais dommage que beaucoup soient en double, et qu’au final il n’y en ait que deux ou trois de différentes.

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Points forts :
Tristabelle : sa narration, ses conspirations, sa folie
L’intrigue s’étoffe de plus en plus
Personnages toujours aussi développés
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Points faibles :
Dolorine peu présente…

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ShishiShishi fanboy. Et voilà, le coup de cœur absolu tombe, confirmé pour la série grâce à ce tome 2 !

 

 

Les Sœurs Carmines évitent tous les écueils et se démarquent avec éclat des autres romans d’imaginaire ! Leur succès grandissant est entièrement mérité. Action, suspense, cascades et humour noir, la formule marche et on en redemande. Vivement le tome 3, même si dire au revoir à Grisaille ensuite risque de fendre mon cœur de pierre…

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Bonus :
Ma chronique du premier tome de la trilogie
Un site sur la série, créé par l’auteur, très bien conçu et qui regorge d’infos intéressantes
Le compte Twitter de l’auteur

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Amitiés,
La Chimère.
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