Quelques pas de plus, d’Agnès Marot

 

Quelques pas de plus

 

Sora a seize ans, et elle ne pourra plus jamais marcher normalement.
C’est le verdict qu’on lui délivre sans délicatesse : une maladie encore méconnue emprisonne sa cheville dans un étau de souffrance continue et l’empêche de poser le pied par terre. Elle est condamnée à se déplacer en béquilles pour le restant de ses jours, à endurer des douleurs chroniques difficiles à concevoir pour le commun de la population… et l’incompréhension quotidienne de tous ceux qui, en la voyant claudiquer, lui diagnostiqueront une simple entorse sans imaginer le calvaire qu’elle endure vraiment.
Sora poursuit tant bien que mal sa scolarité. Heureusement qu’elle peut compter sur Kay, sa sœur aînée, qui se plie en quatre pour lui garantir chaque jour de petites doses de bonheur lui permettant de garder la tête haute. Mais elles ne sont pas au bout de leurs surprises…
Kay et Sora sont d’origine à demi-française seulement : dans leurs veines coule du sang navajo, qu’elles tiennent de leur mère décédée. Cet héritage les rattrape le jour où Sora se retrouve confrontée à Coyote, un esprit apache qui a traqué leur lignée jusqu’en Europe. Coyote est à la recherche d’un rituel ancestral presque disparu, qui aurait le pouvoir de guérir n’importe quel mal physique. Kay et Sora semblent en être les dernières détentrices, grâce à leur mère qui le leur a transmis à leur insu.
Pour échapper à Coyote, qui n’hésite pas à user de sa magie manipulatrice pour tenter de les doubler, Kay et Sora prennent la fuite jusqu’en Amérique, à la recherche de la terre de leurs ancêtres. Ce ne sont pas des douleurs chroniques et une paire de béquilles qui empêcheront Sora de voyager, pour sauver sa peau et protéger sa sœur des mauvais tours de Coyote. Surtout si ce rituel, réalisé en territoire navajo, permet réellement de soigner tout mal réputé incurable ; comme sa cheville, par exemple…

 

Roman publié en mars 2017 aux éditions Scrinéo. One-shot. Format moyen, 329 pages.
Coût : 16,90€.
J’ai découvert la plume d’Agnès Marot grâce à son roman I.R.L., publié aux éditions Gulf Stream. En décembre 2017, au salon du livre de Montreuil, j’ai acheté Quelques pas de plus, avec une jolie dédicace et un dessin tamponné de Spoon Girl ! Depuis le temps que ce roman me faisait de l’œil… Il faut dire (ou redire plutôt) que Gulf Stream et Scrinéo sont mes deux maisons d’édition préférées.

 rr

Une petite mise en bouche…
Je reste là, bloquée sur mes béquilles, sans entendre ce que ma sœur et le médecin se racontent, et j’ai l’impression de tomber dans un puits sans fond. À un moment, sans que je comprenne comment, je me retrouve dans les bras de Kay, qui me berce doucement en me caressant les cheveux. J’entends sa voix tendre, lointaine, murmurer : « ça va aller, petite sœur. On va se battre, d’accord ? On va faire mentir ce fichu médecin. » Je crois que des larmes coulent sur ses joues – à moins que ce ne soient les miennes et que j’aie finalement perdu ma dignité.
J’ai vaguement conscience de la gêne du docteur, des papiers qu’il donne à ma sœur, qui ne me lâche pas une seconde. Elle me tend mes béquilles et je m’y appuie machinalement. Je rentre à la maison dans un brouillard de larmes et de terreur.
[…]
Car, pour la première fois, je prends conscience que cette souffrance ne me quittera jamais.
Et ce qui devait être une parenthèse difficile se transforme en long tunnel de ténèbres.

 rr

rr

En commençant Quelques pas de plus, je m’attendais à un roman de genre exclusivement réaliste. Alors que pas du tout ! La moitié de la quatrième de couverture m’était sortie de la tête, alors que l’aspect fantastique est clairement évoqué. D’abord désappointée, j’ai fini par me reprendre et par complètement me plonger dans l’intrigue… Qui a de quoi passionner, clairement.
L’histoire se construit avec deux timelines différentes : le moment présent et une série de flash-backs, qui peut à peu vont rattraper le moment présent jusqu’à totalement disparaître pour lui céder la fin du roman. Au début, la lecture est un peu confuse, parce qu’on peine à saisir les différentes narrations et leurs liens. Heureusement, la situation se clarifie rapidement.
Au début du roman, un seul aspect de l’histoire prédomine : le handicap nouveau de Sora et ses conséquences sur son quotidien. C’est un crève-cœur de la voir souffrir, appréhender chaque déplacement, chaque pas comme une nouvelle épreuve. Il s’agit aussi d’une dénonciation : non, toutes les personnes se déplaçant en béquilles ne souffrent pas uniquement d’une entorse qui se guérira au bout d’un mois ou deux. Des maladies ou blessures incurables forcent des gens à se déplacer en béquilles au quotidien, à endurer des désagréments bien pires que ceux engendrés par un désagrément temporaire. La sensible question du handicap invisible est au cœur des thématiques du roman : les handicaps ne sautent pas forcément aux yeux. Certains se cachent sous la peau ou sous des vêtements, mais ne doivent pas être sous-estimés par rapport à ceux que tout un chacun peut détecter visuellement. Sora en voit de toutes les couleurs, entre les moqueries de certains lycéens ou l’impolitesse révoltante de quidams dans les lieux publics. La bienveillance devrait être de mise, alors qu’à son calvaire forcé se rajoutent les méchancetés d’individus qui se croient aptes à juger de sa santé sans même la connaître.
La dimension fantastique m’a semblé faire tache lors de son introduction à l’histoire, mais sûrement était-ce voulu : dans cet univers si réaliste, Sora et Kay ont beaucoup de mal à accepter l’irrationalité qui s’impose à elles. Le lecteur n’a pas assez de recul pour en être davantage familier, mais ce n’est pas un mal, au contraire. Agnès Marot va piocher dans le folklore amérindien, navajo pour davantage de précision, et instaure insidieusement une atmosphère particulière à son roman. À l’instar de ses héroïnes, il est rapidement tiraillé entre deux mondes, deux cultures que tout oppose : la société occidentale et les légendes amérindiennes. La magie, d’abord perçue par les protagonistes comme inquiétante et nocive, connaît une évolution progressive et finira par dévoiler des facettes insoupçonnées.
Même durant le road trip, le handicap de Sora ne se laisse pas oublier du lecteur – ni de Sora elle-même. Il est omniprésent, dans chacun de ses mouvements, chacun de ses pas. Le roman a cela de fort que malgré cette contrainte, il n’en fait pas le sujet principal de son histoire. Quelques pas de plus est un roman d’action et de fantastique ; que son héroïne soit handicapée ne lui fait, dans la forme, ni chaud ni froid. Elle devra endurer les mêmes épreuves que d’autres grandes figures romanesques, exacerbées par ces souffrances qui font partie intégrante de son personnage.
Au niveau de l’intrigue, la double timeline et le road trip rythmé par des courses-poursuites haletantes servent un spitch de base simple mais efficace. L’action et les moments de latence sont proportionnels, le suspense et la tension sont gérés sur le bout des doigts par l’autrice : un travail d’écriture propre et sans accroc. Les enjeux sont rapidement définis, la fin surprend sans être superficielle ; rien à redire ! Le personnage de Marc m’est resté très antipathique, mais c’est surtout une question de goût : il adore se faire détester.
La relation fraternelle de Kay et Sora est aussi au centre des problématiques du roman. De là à dire que la mauvaise influence de Coyote sur Kay est une métaphore de la dépression, il n’y a qu’un petit pas que je pourrais sauter sans trop de difficulté… Les deux sœurs sont prêtes à tout pour assurer le bien l’une de l’autre et de là découlera leur aventure, d’ailleurs. L’action, l’émotion, les mystères de l’intrigue : le thème de la fraternité imprègne tout avec force et justesse.

 rr

rr

Points forts :
Engagement pour le handicap de l’héroïne
Héroïne qui ne se définit pas qu’avec son handicap malgré sa gravité
Mélange des cultures
Tension omniprésente très bien gérée
 rr
Points faibles :
Le réalisme et le fantastique se côtoient parfois de façon pas très naturelle

 rr

ShishiShishi heureux. Coup de coeur modéré, indéniables qualités.

 rr

 rr

Ces « quelques pas de plus », ce sont les pas que Sora réussit à effectuer, un à un, pour les additionner et se créer un chemin qui la mènera vers des horizons salvateurs. Les malheurs physiologiques et magiques qui s’entassent pêle-mêle sur son chemin ne l’empêcheront pas de se battre jusqu’au bout pour atteindre son but : une vie joyeuse et sereine pour elle et Kay. Roman plein de tension et de péripéties, qui nous laisse sur la langue un goût de désert navajo longtemps après qu’ait été tournée sa dernière page.

 rr

Si tu as aimé Quelques pas de plus, tu aimeras…
Terrienne, de Jean-Claude Mourlevat
Lumière, de Carole Trébor

 rr

Amitiés,
La Chimère.
Partager sur les réseaux sociaux

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *