Les Sœurs Carmines, d’Ariel Holzl : Le complot des corbeaux

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Elles sont trois : Tristabelle, Merryvère et Dolorine Carmine. Trois sœurs qui n’ont en commun que leur nom de famille et qui survivent tant bien que mal dans la triste cité de Grisaille, où se côtoient des vampires passionnés de mode et des nécromants maîtres dans l’économie de l’après-mort. Si Tristabelle ne pense qu’à soigner son apparence et à soumettre l’intégralité du monde à ses souliers vernis, Merryvère est une monte-en-l’air : une voleuse de métier. C’est nécessaire pour faire vivre la maisonnée Carmine : jamais Tristabelle ne s’abaisserait à travailler, et Dolorine n’a que huit ans. Leur mère, courtisane, est décédée dans un naufrage, voici cinq ans. Leur père, ou plutôt leurs pères respectifs ? Elles n’en ont jamais entendu parler…
Mais à force de se fourrer dans des coups douteux pour gagner quelques lys d’or, Merry finit par mettre le nez dans un complot beaucoup plus gros qu’elle. Que cachait cet éminent vampire de la maison Vermeil, qu’elle a malencontreusement assassiné, pour que la moitié de Grisaille se lance à sa poursuite ?
A Grisaille, la mort n’est pas une fin en soi : il suffit qu’un nécromant de la maison Sépulcre se penche sur un cadavre pour lui octroyer une existence nouvelle… et l’employer comme travailleur de basses œuvres, généralement. Refroidir définitivement un rival n’est pas tâche facile, mais les ennemis des Carmines se donneront les moyens de leurs ambitions…

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Roman publié aux éditions Mnémos, collection Naos. Premier tome d’une trilogie. Format moyen, 263 pages.
C’est la blogueuse Ericka, des Chroniques d’un panda roux, qui m’a fait découvrir cette série, en me la recommandant chaudement avant le salon du livre de Montreuil 2017. Je suis tombée sous le charme de la couverture (les ombres chinoises dessinées comme ça, c’est mon dada) et le résumé a achevé de me convaincre. J’ai même pu faire dédicacer mon exemplaire !

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Une petite mise en bouche…
Elle lécha l’ourlet pulpeux de ses lèvres avec satisfaction, alors qu’en provenance du cachot, les cris et les pleurs s’amenuisaient. Mais ses canines excessivement longues réapparurent vite lorsque la porte s’ouvrit. Miroslav sortit de la cellule avec des larmes aux yeux et les restes de ce qui ressemblait à un bracelet garni de pointes entre les mains.
— Elle a cassé mon perce-poignet, renifla le tortionnaire. C’était une antiquité ! Une pièce unique qui remontait au règne de Vladislav le Cruel…
Miroslav emporta les débris en les berçant comme un nourrisson, ses traits écrasés de tristesse. Teodor sortit à son tour du cachot, l’air préoccupé.
— Elle refuse toujours de parler tant qu’elle n’aura pas eu son bain… informa-t-il Natalia.
[…]
Natalia attrapa le miroir le plus proche – un cadre massif en fonte – et le balança devant le visage de Teodor, le grêlant d’échardes tranchantes. Le vampire les arracha une à une de son visage en grommelant, avant de regagner son poste.
— Elle me rend folle !

 

 

Les Sœurs Carmines sont pour moi un gros coup de cœur. D’ailleurs, elles défraient la blogosphère depuis plusieurs semaines ! A croire que tout le monde est tombé amoureux d’elles pendant le salon du livre de Montreuil – ce qui est fort probable, vu comment le roman se fait connaître par le bouche à oreille.
Dès les premières pages, nous découvrons la triste ville de Grisaille. A fortes influence gothique, elle marque notre entrée dans le fantastique univers des Sœurs : un univers qui se plaît à réunir tous les codes de la fiction horrifique pour mieux les retourner à sa sauce. Les vampires fashion victimes, les nécromants vénaux et les savants fous aux mortelles inventions se retrouvent à Grisaille et ne s’entendent pas toujours très bien entre eux… Au milieu de ces classiques, on retrouve de fraîches nouveautés comme les Gemini versés dans la luxure ou les Lys concepteurs de poison (à moins que ma culture en la matière comporte quelques trous, ce qui est très envisageable) ; en tout, ce sont huit Maisons qui se partagent la ville et se tirent dans les pattes pour accéder au tant convoité trône de Grisaille. Les Carmines se tiennent plus ou moins à l’écart de ces luttes de pouvoir, mais elles risquent d’y être mêlées malgré elles…
Que ce soit en architecture ou en mode, l’auteur a mis le paquet : comme sa population, le style de Grisaille se nourrit de ses classiques pour nous proposer un concentré unique de ce qui se fait de mieux ! Le lecteur traverse les huit quartiers de la cité et en prendra plein les mirettes, pour son plus grand plaisir et son plus grand effroi. Si Merryvère se charge de nous faire découvrir l’architecture en escaladant allègrement tout ce qui comporte des murs et un toit, Tristabelle s’occupe de notre sens de la mode en critiquant à tout va les tenues des belles qui la côtoient (mais pas de trop près : elles jureraient avec son teint). Et Dolorine, dans tout ça ? Elle est bien discrète comparée à ses grandes sœurs – il faut dire qu’avec pareilles hurluberlues pour tutrices, difficile de s’imposer… Mais elle n’est pas en reste : des chapitres du livre nous dévoilent des extraits de son journal intime et archi-secret de petite fille en manque d’aventures. Cela donne des pages à la police et à la mise en page différentes, agrémentées de petits dessins de bon goût (des bonshommes décapités, des bonshommes pendus…). Dolorine, qu’on ne verra que très rarement par le point de vue de ses sœurs, est un élément de choix dans l’intrigue du roman : en effet, elle vit et retranscrit dans son journal des choses cruciales pour l’avenir de Grisaille… sans jamais se rendre compte de leur importance. Après tout, elle n’a que huit ans ! Pour elle, on range les crânes dans des « boîtes crâniennes », et sa poupée qui lui chuchote d’assassiner tout son entourage n’est qu’une petite farceuse…
Tu l’auras compris, les sœurs Carmines sont des héroïnes d’exception, à l’image de leur background. Qu’elles te fassent hurler de rire ou frissonner d’horreur, tu ne pourras pas rester indifférent.e aux tracas de leur vie.
La clé du roman, c’est quand même l’humour noir autour de la mort ; tout est basé dessus ! Il serait impossible de citer exhaustivement tous les éléments du livre qui tournent autour : l’assurance-mort, la rapidité avec laquelle les monarques se succèdent et s’entre-assassinent pour leur trône… Par des faits concrets ou des expressions rentrées dans le jargon quotidien des protagonistes, le lecteur est complètement immergé, alors gare aux réfractaires. Si on n’apprécie pas cet humour, le roman perd l’essentiel de son intérêt…
Les personnages évoluent dans cet univers comme des poissons dans l’eau. Pas très réalistes, mais si intéressants ! Le côté terre-à-terre de Merryvère et son caractère de cochon la fourrent dans des situations impossibles à tout bout de champ ; elle est bourrée de défauts, mais très attachante. En somme, une héroïne construite avec brio, avec son charme à part sans tirer vers la Mary-Sue.
Pour finir, un mot sur le onzième chapitre du roman, à la construction si particulière. J’ai pouffé tout du long, bravo… C’est original, poussé jusqu’au bout du délire, et très bien géré. Belle façon de traiter ce moment-charnière du roman, avec une scène presque épique mais très, très rigolote. Le roman tourne toujours autour de cette espèce d’auto-dérision, avec un narrateur omniscient qui glisse des petites piques par moments pour rire de la philosophie de Grisaille à ses dépens. Le chapitre XXI en est le meilleur exemple.

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Points forts :
Univers original bien que basé sur des références
Héroïnes complexes
Humour noir travaillé sur tous les plans
Gestion de l’intrigue par le biais de Dolorine, du narrateur omniscient…
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Points faibles :
Un point faible, où ça ? J’ai dû le rater…

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ShishiShishi fanboy. Coup de coeur absolu, un régal un travail de maître.

 

 

Qu’est-ce que tu fais encore devant ton écran ? Cours, vole chez ton libraire pour faire l’acquisition du premier tome des Sœurs Carmines. A l’heure où je t’écris ces lignes, le tome 2 est commandé pour moi et je trépigne d’impatience à l’idée de le recevoir et de pouvoir, bientôt, l’entamer… Littérature gothique revisitée avec humour et fraîcheur, des personnages à tomber, et des couvertures ma-gni-fiques. Que demande encore le peuple de Grisaille ?

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Bonus :
Un site sur la série, créé par l’auteur, très bien conçu et qui regorge d’infos intéressantes
Le compte Twitter de l’auteur

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Amitiés,
La Chimère.
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4 commentaires

Vivrelire · 20 janvier 2018 à 18 h 09 min

Avec ton avis et celui de Lemon June j’ai trooop envie de les lire, ils me tentent vraiment !

Enora - L'écume des mots · 20 janvier 2018 à 21 h 40 min

OK, alors tu m’énerves toi ! J’ai je ne sais combien de livres dans ma bibliothèque, j’en ai encore 3 ou 4 à lire pour les cours et là, aucune chance que je puisse m’y concentrer ! Je ne veux qu’une chose, dévorer ce roman qui m’a l’air à tomber ! Alors, franchement, je te tire mon chapeau, j’ai rarement eu une si folle envie de lire à livre juste d’après une seule chronique. Crois-tu qu’il serait possible d’aller chez mollat à 21H40, réquisitionner un libraire et l’acheter ce soir ?

Elhyandra · 27 janvier 2018 à 18 h 46 min

J’avais adoré ce tome et j’espère lire la suite avant les Imaginales prochaines

    llachimere · 27 janvier 2018 à 18 h 50 min

    ça se dévore ! Maintenant, je suis en PLS en attendant la sortie du 3… x)

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