Le Septième Guerrier-Mage, de Paul Béorn

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Le Septième Guerrier-Mage

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Il s’appelle Jal ; « celui-qui-ose », comme le saint du même nom. Originaire du Sud, il s’est engagé dans l’armée la plus influente et la plus destructrice du monde : celle du Vieux Dragon, Guerrier-Mage d’exception, qui soumet à sa force chaque opposition à l’empire qui se trouvera sur son chemin.
Il a fini par déserter. Détruire la vie de gens innocentes au nom de l’empire a fini par le lasser. Il veut montrer à Gloutonne, sa petite protégée, la fastueuse cité de Tamis-la-Grande, avec ses rues colorées, ses grands jardins et ses commerces prospères. S’ils parviennent à échapper à l’armée comme déserteurs, au chaos terrible qui étouffe chaque territoire à traverser… Si Jal parvient à échapper au grand vide de son passé, à ces douze ans de vie qu’il a complètement oubliés et qui ont pourtant laissé d’inaltérables traces sur son corps… Mais Tamis-la-Grande est encore loin : après avoir frôlé la mort lors d’un affrontement armé, Jal promet, pour sauver sa vie, de veiller sur un village mystérieusement épargné par la guerre. Par quel miracle pourrait-il former la centaine de paysans Skaviens de la vallée à temps pour résister à l’armée du Vieux Dragon ? Avec la puissance d’un Guerrier-Mage, peut-être. Après tout, les villageois sont persuadés que Jal en est un…

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Roman publié en 2015 aux éditions Bragelonne, puis réédité dans la maison partenaire Milady, collection Fantasy. Format poche, 664 pages ; une belle bête, oui. One-shot.
Coût : 7,90€.
Le nom de Paul Béorn m’était familier, sans que je me sois penchée de près sur son travail. J’ai eu la chance de le rencontrer au salon Lire en Poche de Gradignan 2017. A cette occasion, j’ai donc acheté Le Septième Guerrier-Mage, qu’il m’a dédicacé.

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Une petite mise en bouche…
Dehors, c’est la guerre,
Dehors, c’est l’enfer,
Dors, mon enfant,
Papa t’attend.
Et à « papa », je sens une petite boule de poils toute mouillée qui se love entre mes jambes, puis au chaud contre mon ventre.
— C’est bien, ma Gloutonne, c’est bien, dis-je d’une voix rassurante.
Je la caresse de la main, une fois, deux fois. Puis mes doigts se referment avec une poigne de fer sur sa nuque, à l’endroit où je sais que ça ne lui fait pas mal.
— Et maintenant fini la rigolade, tête de mule !
Je la fourre tout au fond du sac, au milieu des affaires de voyage. Je plaque la couverture par-dessus. Puis je serre les cordons à les faire craquer, les dents serrées, les doigts crispés, et je passe mon sac sur mon dos.
J’entends des couinements étouffés, je la sens remuer dans tous les sens sous le cuir.
— Je sais, je sais… La chanson, c’était pas loyal.
Couinements furieux, grattements, remue-ménage au fond du sac.
— Mais il faut vraiment qu’on parte, tu comprends ? Tu sais bien que ne peux rien faire pour les Skaviens. Ni moi, ni personne.
[…] Ce n’est qu’une gamine. Moi, je sais ce qui est bon pour nous.

 

 

Je ne m’attendais pas à une aussi bonne surprise en commençant le Septième Guerrier-Mage. Pourtant, les pérégrinations de Jal ont su m’accrocher et les quelques six cents pages du roman sont passées à une vitesse folle. Pour moi, le principal point fort du roman tient à son héros : un travail de profondeur est mené sur son passé, sa psyché, au point que souvent, l’intrigue ne fait figure que de prétexte pour amener un aspect de sa personnalité. Avec cet univers à la limite de la dark fantasy, on pourrait s’attendre à ce que Jal fasse figure d’un Benvenuto à la Jaworski, soldat désillusionné, humour grinçant et valeurs morales à brûler ; il n’en est rien. Derrière ses airs de brute, sans être un enfant de chœur, Jal est détenteur d’une indéniable sensibilité et donne plus de valeur à certaines vies qu’à la sienne. Son expérience de soldat lui donne des airs de racaille qu’il ne se prive pas d’exacerber pour s’attirer le respect d’autrui, mais l’essentiel de son être tient dans son caractère rebelle et son sens de la justice. Jal est complexe ; un mélange de violence et de tendresse qui lui apporte des nuances rares pour un héros de roman fantasyque. A son corps défendant, il porte haut des valeurs fortes comme l’amour filial – ou ce qui s’en rapproche le plus – et endure les rigueurs de sa vie de soldat en prenant garde, toujours, à ne pas basculer d’un pas de trop dans les affres coupables de la cruauté gratuite, dans lesquelles se perdent beaucoup de guerriers. Il cherche à conserver, envers et contre tout, honneur et dignité ; pour lui et autrui par défaut. Il en a l’idéal, en tout cas. Sa relation avec Gloutonne attendrirait le plus dur des cœurs de lecteurs, ils sont adorables ! C’est grâce à elle que Jal résiste à ses mauvais penchants, qu’il accepte bon gré mal gré de défendre cette vallée miraculée contre l’armée du Vieux Dragon. Grâce à elle, il parviendra à dompter les réminiscences dangereuses qui parfois resurgissent dans sa mémoire éprouvée, amputée de douze ans de vie…
Deux enjeux servent de fil rouge au roman : la protection de la vallée, et le passé de Jal qui ne demande qu’à sortir de l’oubli. Deux intrigues aux caractéristiques diamétralement opposées (une qui se résoudra en oui/non et une ouverte, une matérielle et une psychologique) mais qui disposent d’une égale importance et offrent une diversité de suspense. Là encore, dans tous les cas, Jal est au cœur de l’action, il n’est pas narrateur par défaut, ça non… Sans trop développer sur la protection de la vallée (il n’y a à souligner que la gestion exemplaire qui en est faite tout au long du roman, sa crédibilité en dépit de ses ridicules chances de réussite), mettons l’accent sur tout ce qui a trait au passé de Jal. Les indices sont délivrés avec une telle retenue qu’on pourrait presque craindre l’arrivée d’un deus ex machina pour sa résolution : il n’en est rien. J’ai longtemps craint, vu l’importance que prenaient les enjeux autour de la vallée, qu’on se retrouve avec une triste fin ouverte et un mystère épaissi pour ce passé si intrigant. Paul Béorn m’a menée en bateau jusqu’à son dénouement avec un indéniable talent, puisque toutes les questions des lecteurs trouvent une réponse à temps. Et en dépit de la pauvreté des indices, je suis restée soufflée par ces révélations, car elles utilisent un aspect omniprésent du roman que je n’aurais jamais soupçonné d’être à ce point développé. Le personnage de Maître Hokoun, qui ne laisse aucun répit à Jal, m’a subjuguée… La solution était là depuis le début sans qu’on puisse la détecter !
Le background n’est pas très novateur mais les qualités du roman résident ailleurs ; le monde en guerre dépeint ici sert surtout de décor pour planter les intrigues, sans réel impact dans leur fond. Les personnages sont très nombreux et tous gravitent autour de Jal. Si certains ont beaucoup de mal à se détacher des stéréotypes (la brute barbare qui conjugue mal, le gamin astucieux, la guerrière patibulaire…), chacun apporte un élément crucial à l’évolution de notre héros, ami ou ennemi. Ils sont attachants, touchants pour certains, et ne s’identifier à aucun d’eux s’avère quasiment impossible au vu de leur diversité. Même, malgré les fortes influences de fantasy médiévale, certains personnages sont résolument… féministes. Ça passe surtout par l’émancipation de Nola, en fait, qui a subi beaucoup d’entraves au cours de sa vie. Jal défend ses droits avec beaucoup de naturel, sans du tout en faire une cause à supporter, et le thème reste très discret dans le roman. Sa présence, néanmoins, contribue à nous rendre Jal sympathique et change des univers de fantasy qui ne donnent aucune considération aux femmes et n’initient aucun changement.
Jal jure avec passion, mais sa pensée suit rarement le fond de ses mots. Même s’il donne à voir un comportement grossier et dépourvu de respect à l’égard de son prochain, le point de vue interne nous permet de distinguer ces affronts d’une véritable sensibilité, ou au moins d’une certaine culpabilité quand ses paroles ou ses gestes dépassent ses intentions… Le style littéraire, malgré quelques inévitables temps morts, tient efficacement l’ardue route de 660 pages par sa fluidité, entre les réflexions tourmentées de Jal et les deux intrigues qui progressent à pas patients. Elle contribue essentiellement à nous rapprocher de Jal pour saisir les nuances de sa complexe psyché : challenge relevé haut la main.

 

 

Points forts :
Complexité du héros
Intrigues diversifiées à forts enjeux
Beaucoup de personnages qui tissent un ensemble harmonieux autour de Jal
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Points faibles
La longueur du roman souffre des temps morts inévitables

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ShishiShishi enchanté. Coup de coeur qui emballe presque à la perfection. Quasiment dans mon élite !

 

 

Une très bonne surprise que ce Septième Guerrier-Mage, qui se classe sans doute aucun dans la fantasy médiévale, et qui n’échappe à la dark fantasy que grâce au message d’espoir que porte malgré lui son héros. Un estimable savoir-faire en matière de développement psychologique et des intrigues gérées dans un volume conséquent, pour un final à la hauteur des enjeux portés. Un délice d’imaginaire que je recommande sans retenue.

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Si tu as aimé Le Septième Guerrier-Mage, tu aimeras…
Les seigneurs de Bohen, d’Estelle Faye
Après la guerre, de Jean-Philippe Jaworski
Le Premier, de Nadia Coste

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Amitiés,
La Chimère.
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2 commentaires

Les sortilèges des mots · 4 janvier 2018 à 16 h 50 min

Il est dans ma PAL. j’ai fini par craquer lorsqu’il est sorti chez france loisirs. Ton avis me rassure

    llachimere · 5 janvier 2018 à 11 h 03 min

    Il est vraiment bon même si sa taille peut effrayer 🙂 Bonne lecture !

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