Celle qui venait des plaines, de Charlotte Bousquet

 

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Blue Horse Creek, 1921.
Elle s’appelle Winona Winter, mais l’Histoire a retenu son surnom : la Vipère de l’Oklahoma. Ennemie jurée des Steel Men, les célèbres cowboys héros du roman éponyme, elle est dépeinte par Franck Allen comme une meurtrière rusée et manipulatrice, séductrice pour mieux trahir. La Vipère a tué deux des quatre Steel Men avant de se retirer du devant de la scène, abandonnant dans son sillage plus de rumeurs abracadabrantesques que de faits avérés.
Virgil Monroe est le fils unique de Seth Barrett, Steel Man assassiné par la Vipère. Désormais adulte et journaliste de métier, il quitte l’Angleterre pour l’Amérique native de son père. Son prétexte ? De la documentation pour un futur article sur les légendes vivantes du Far West. Son véritable objectif ? Retrouver la Vipère de l’Oklahoma et l’éliminer pour venger la mémoire de son père.
Mais face à Winona, Virgil doute. La démone sanguinaire décrite par les Steel Men de Franck Allen existe-t-elle vraiment, ou trouve-t-elle sa source dans les légendes irréelles véhiculées par les masses au fil des ans ?
Winona propose à Virgil de lui raconter la vérité, rien que la vérité. Les tribus amérindiennes détruites et réduites en esclavage, les vies opprimées, le suprématisme des Wasicun – les hommes blancs en langue amérindienne –,  les prairies sauvages mises à feu et à sang. Les Steel Men, Bass Reeves, Buffalo Bill, Calamity Jane ; les plus illustres des personnalités du Grand Ouest sans leur vernis de légende. La véritable histoire de la Vipère de l’Oklahoma. Rien que la vérité. Mais il n’y a que la vérité qui blesse.

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Roman publié en octobre 2017 aux éditions Gulf Stream, collection Electrogène. Gros format. One-shot. 355 pages.
Coût : 17, 50€.
Il s’agit d’un partenariat avec les éditions Gulf Stream. Un grand merci à eux ! J’attendais ce roman depuis son annonce en juillet : c’est le premier livre de Charlotte Bousquet que je lis. Mon entourage fait son éloge depuis des années, et sa réputation d’excellente autrice n’est pas usurpée.

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Une petite mise en bouche…
Les doigts de Virgil se crispent sur la crosse de son arme.
Il pourrait, maintenant. Il lui suffirait d’armer le chien et de faire feu.
Mais alors, il ne saurait pas. Il ne saurait pas ce qui s’est passé, entre elle et son père. Il ne saurait pas la vérité. Alors, il hésite.
Et son hôtesse, son ennemie, tourne la tête vers lui, esquisse un bref signe de la main – salut ou invitation, Virgil ne saurait le dire. Sa main, qui effleurait machinalement la crosse de son colt, retombe le long de sa cuisse.
Quand il la rejoint, Winona esquisse un sourire un peu triste, un peu ironique et l’invite à prendre place, à ses côtés, sur un rocher plat, face à l’océan voilé d’embruns.
– C’est un beau jour pour mourir.
« Elle sait », se dit-il, réprimant un sursaut.
– Ce sont les mots de mon oncle à l’aube de sa dernière grande victoire. Et c’est sur ce champ de bataille que commence mon histoire.

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J’ai adoré Celle qui venait des plaines.
Le roman se compose de quatre types de textes différents, qui s’alternent selon un ordre précis : tout d’abord, des extraits du roman des Steel Men, qui servent généralement d’outil comparatif entre le récit de Winona et la réalité dépeinte par l’extrait, que Virgil tient pour unique référence. En second, le journal intime de Virgil, auquel il livre ses réflexions et ses doutes à la première personne quant aux raisons de son voyage aux Etats-Unis et à ce que lui confie la meurtrière de son père. Ensuite, la narration basique, qui conte comment se rencontrent les protagonistes dans la maison de Winona. Et enfin, la majeure partie du roman se composera du récit de cette dernière, un plongeon de plusieurs décennies en arrière pour découvrir de quoi elle est réellement faite et pour quoi ont compté ses actes dans la grande Histoire du Far West.
Celle qui venait des plaines réussit avec brio à nous immerger dans les Etats-Unis à l’aube du 20ème siècle ; à cette époque, le mot d’ordre des peuples blancs est suprématisme. Suprématisme sur tous ceux qui ne leur ressemblent pas : les Africains issus des vieilles colonies, les Amérindiens autochtones dépouillés jusqu’à la mort. Winona, de mère Lakota et de père Wasicun, vivait dans la tribu de sa mère et lui est arrachée pour échouer dans un pensionnat destiné à faire des petits amérindiens de « bons Américains ». Je te laisse imaginer la ribambelle d’horreur qu’elle va endurer pendant son enfance… Certains détails t’écœurent ? Pas de souci : ils sont avérés historiquement. C’est-à-dire que des enfants amérindiens ont réellement vécu cet enfer dans ce genre d’établissements. Le roman explore cette forme extrême de discrimination à travers les yeux de Winona, continuera sa besogne quand elle grandira et sera confrontée à d’autres formes de racisme, à peine moins choquantes, et tout autant tirées de la véritable Histoire.
Mais Celle qui venait des plaines est plus qu’un roman historique qui chercherait à dénoncer une réalité sociale parfois méconnue ; il explore des thèmes différents à touches égales qui, mêlés dans l’écriture, donnent au lecteur une profonde impression de dépaysement. La fin du Far West à l’aube du 20ème siècle, on s’y croirait… Les paysages, les noms de villes, le jargon, le panel d’objets et de tenues en usage à cette époque, tout y est pour nous garantir un réalisme saisissant. L’autrice n’en est pas à son coup d’essai puisqu’elle s’est déjà essayée au roman historique avec, entre-autres, Là où tombent les anges, aussi édité chez Gulf Stream. – Roman que je n’ai pas lu, honte à moi. – Charlotte Bousquet écrit des livres pour la plupart engagés, qui dénoncent des faits historiques en lien avec la place de la femme dans la société. Celle qui venait des plaines s’inscrit dans cette ligne-là : Winona est métisse, à demi Lakota, et se battra contre la place qu’on lui assigne tant à cause de ses origines qu’à cause de son genre. Elle y parviendra si bien que rapidement, son nom entrera dans la légende…
Le thème de la différence entre légende et réalité est aussi central au roman. Nous découvrons, sous la plume de l’auteur des Steel Men ou par le témoignage de Winona, des héros du Far West sous des angles très différents les uns des autres. Où est vraiment la vérité ? Le lecteur vit cette perplexité face aux versions divergentes à travers Virgil, qui s’est présenté à Winona le crâne bourré de stéréotypes et qui ne sait vraiment plus à quel saint se vouer en voyant ses présupposé aussi malmenés. Les légendes sur les personnages historiques ne concernent, justement, que des personnages : qu’en est-il des personnes qui ont vécu derrière ? Virgil va apprendre à ne pas gober tout ce que racontent les romans d’aventure et à faire preuve de plus d’objectivité ; le lecteur aussi, tant qu’à faire.
Enormément d’ethnies se partagent cette Amérique nouvelle et en dépit de leurs efforts convaincus pour se tenir à l’écart les unes des autres, des métissages se tissent : Winona en est la preuve. Le roman met en avant ces métissages sans vraiment s’en cacher. De plus, la culture amérindienne, qu’on ne connaît souvent en Europe qu’à travers de clichés relativement aberrants, profite ici d’une véritable authenticité ; je n’ose imaginer les heures de boulot de l’autrice pour réunir autant de matière à sculpter à travers ses protagonistes ensuite ! Dans le pensionnat où a vécu Winona, les enfants amérindiens tentent de conserver leur identité culturelle en dépit des maltraitances qu’ils endurent, et c’est dans cette partie du roman que s’exprime le mieux cette appartenance à une ethnie qu’ils refusent de renier. Des coutumes superstitieuses ou spirituelles, des mots de vocabulaire arrachés à leurs souvenirs, des attitudes particulières envers leurs éducateurs Wasicun – le mot « Wasicun » en lui-même qui devient automatique par sa récurrence –, des rivalités entre les descendants de telle ou telle tribu ; un travail d’orfèvre de synthétiser tout ça dans un récit et de le proposer au lecteur avec autant de justesse, de réalisme.

 

 

Points forts :
Dépaysement grâce au travail de documentation fourni par l’autrice
Personnages qui oscillent toujours entre légende et réalité
Tableau diversifié des ethnies qui se partageaient l’Amérique
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Points faibles :
Entre légendes et réalité jusqu’au bout : les Steel Men et la Vipère de l’Oklahoma ont-ils vraiment existé ?

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Celle qui venait des plaines est un roman cru et cruel, qui sonne terriblement juste dans le cœur de ses lecteurs, en dépit des termes abordés qui ne sont pas toujours familiers au lecteur francophone lambda de par nos cultures divergentes. En conciliant réalisme et poésie, il m’a complètement conquise ; toi aussi, viens chevaucher dans les plaines de l’Oklahoma avec Winona…

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Si tu as aimé Celle qui venait des plaines, tu aimeras…
Lumière, de Carole Trébor
La voie des oracles, d’Estelle Faye

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Bonus :
Le blog de Charlotte Bousquet

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Amitiés,
Chimère.
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2 commentaires

Vivrelire · 29 octobre 2017 à 11 h 42 min

Wouah quelle chronique ! Ce roman me fait très très envie mais là tu viens de me convaincre de le mettre en tête de ma wishlist !

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