Les seigneurs de Bohen, d’Estelle Faye

rr

Les Seigneurs de Bohen

rr

  L’empire de Bohen tient debout depuis dix siècles. Puissant, inébranlable, il gouverne le continent d’une main de fer, génération après génération d’empereur. Dans l’empire de Bohen, on vénère le Dieu Absent, bienfaiteur du monde pour qui les humains doivent expier tous leurs péchés ; on craint son antagoniste, le Démon, qui attire les âmes influençables dans ses filets tentateurs.
  Mais aucun règne n’est éternel. Après dix siècles de contrôle, l’empire vacille sur ses fondations. Les nouveaux héros de Bohen ne sont pas des princesses ou des chevaliers ; ce sont des gens du peuple, modestes dans leur ascendance mais animées par des idéaux plus grands qu’elles.
  Chacun trace sa route à la seule force de ses convictions et apporte sa pierre à l’édifice qui signera la fin de l’empire. Maëve la sorcière de sel, Sorenz le bâtard mercenaire, Sainte-Etoile le guerrier hanté par un esprit millénaire, Sigalit la petite Essène, Wens le prêtre déchu… Et tant d’autres encore, qui ont souffert de la dictature impériale, qui ont connu l’ombre la plus anonyme et la plus destructrice avant d’oser relever la tête pour reconquérir leurs droits.
  L’Empire s’effondre et moi, Ioulia la Perdrix, dernière des métamorphes impériaux, j’ai assisté à sa chute. Si je vous raconte sa déchéance aujourd’hui, c’est dans l’espoir que son histoire ne tombe pas dans l’oubli.

 rr

Roman publié en mars 2017 aux éditions Critic. Format poche, 592 pages (oui c’est un beau bébé).
Coût : 25€ (ça pique, mais on va en reparler plus loin).
  Estelle Faye fait partie de mes auteur.es préféré.es et le résumé des Seigneurs a fini de me conquérir. Vu son prix un peu limite, je me le suis fait offrir pour mon anniversaire. Il a passé cinq mois dans ma PAL, le pauvre, du fait de sa taille. Mais une fois entamé, impossible de le lâcher…

 rr

Une petite mise en bouche…
  – C’est… C’est fabuleux…
  – Merci… répondit Maëve avec un sourire gêné.
  Elle n’avait pas l’habitude qu’on la complimente ou qu’on l’admire, a fortiori pour son don. Elle s’était toujours considérée comme une morguenne mineure par rapport à celles qui maîtrisaient l’eau ou le feu, les vents et les océans, celles qui savaient faire naître des plantes ou qui pouvaient appeler le sang. Elle se concentra sur sa tâche. La croûte de sel était particulièrement ardue à faire tenir : le banc de sable en dessous et la rivière en sapait les marges. Quelques semaines plus tôt, Maëve n’aurait même pas tenté de décoller la barge avec son don, elle ne s’en serait pas crue capable. A présent… A présent, elle ne tournait plus autour du pot. Elle essayait. Le sort requérait une énergie peu commune. La morguenne avait l’impression que la vase l’aspirait. Elle devait lutter pour conserver ses mains à la surface.

 

 

Qu’on se le dise dès le début : ce roman est un magnifique coup de cœur. A vrai dire, je ne lui ai trouvé aucun véritable défaut, tant à la lecture qu’en réfléchissant à ma chronique. On s’embarque donc dans un concert de louanges…
  Nous avons affaire à un roman de fantasy dans la plus pure tradition du genre : univers médiéval, magie occasionnellement présente et épiques batailles, les bases sont là et sont exploitées d’une manière originale qui va, en douceur, nous éloigner des classiques de fantasy pour de l’innovation et de l’exotisme. Estelle Faye connaît son affaire : la fiction de l’imaginaire est son sujet de prédilection, il n’y a qu’à voir sa bibliographie…
  L’univers de Bohen ne casse pas trois pattes à un canard carnivore en matière d’originalité par rapport aux normes de la fantasy médiévale, mais il comporte suffisamment de nouveautés pour attirer l’œil et t’arrimer à ses lignes jusqu’à la dernière page. L’univers présente une complexité qui pourra rebuter les novices, mais propose une immersion qui ravira les avertis. La narration, partagée entre presque tous les personnages, offre des points de vue croisés qui, en plus de développer l’intrigue, permettront au lecteur de disposer d’une vision nuancée et remarquablement large du monde dans lequel évoluent les protagonistes.
  La meilleure des multiples qualités que recèle ce roman est sans doute aucun la diversité des personnages. De tous poils, pas deux ne se ressemblent : des guerriers, des religieux, des timides ou des têtes brûlées, ils se croisent et s’éloignent les uns des autres au fil des chapitres chaotiques et sauront tous, avec leur justesse, toucher le cœur du lecteur. Car nous ne suivrons certains qu’une seule fois, quand d’autres reviendront régulièrement nous narrer leur histoire ; ils sont une multitude, huit, dix, douze, je ne saurais dire exactement. Quelques-uns ont le sang noble, mais la majorité nous vient de l’anonymat de la plèbe, et ce sont ceux-là qui brilleront le plus, finalement. Parce que la bravoure ne se réserve pas aux hautes classes…
  Tous ensemble, bon gré mal gré, par leurs actes inconsidérés ou leur volonté propre, vont mener au déclin progressif de l’Empire. L’intrigue progressera par petites touches, par le biais de leurs évolutions et de leurs interactions. Cette subtilité sert à merveille le dessein du roman : nous annoncer dès les premières pages la situation finale, et nous mener en bateau tout du long ensuite pour nous faire découvrir comment Bohen est passé de splendeur millénaire à un empire détruit. Le chemin parcouru par les personnages s’avère finalement beaucoup plus intéressant que la fin du roman en elle-même ; elle est d’ailleurs traitée plutôt rapidement après des centaines de pages de péripéties.
  Evidemment, dur de terminer le roman avec une conclusion aboutie pour chacun des protagonistes. L’autrice s’en sort remarquablement bien et nous en propose pour tous les goûts : des fins ouvertes ou abruptes, des satisfactions, des morts aussi. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs… Les scènes de mort ont cela de commun qu’elles mettent fin à l’histoire du personnage avec une sorte de pudeur dans la narration : pas de grandes phrases ou de réactions à chaud de son entourage. Juste un pion qui tombe en poussière dans l’anonymat de l’échiquier pour l’accomplissement du destin de Bohen, et les autres continuent d’avancer.
  L’écriture recèle beaucoup de qualités : des descriptions architecturales et vestimentaires très précises, certainement appuyées par les connaissances historiques développées de l’autrice ; une limpidité dans les scènes d’action qui ne renie pas une appréciable richesse de vocabulaire ; la délicatesse des personnages dépeints, fourmis dans une mécanique trop grande pour leur échelle humaine.
  J’ai conscience que le roman est long, que ses quelques six cents pages peuvent être décourageantes pour les lecteurs timides. Mais même s’il doit t’accompagner au quotidien dans le mois à venir pour que tu puisses en parvenir à bout, crois-moi, ça en vaut la peine. Même, suivre à long terme l’aventure de tous ces héros malgré eux sera sûrement plus instructif qu’une lecture effrénée en seulement une dizaine de jours (je plaide coupable).
  Du coup, quels sont les défauts des Seigneurs de Bohen ? Tu me vois bien embêtée : je n’en ai trouvé aucun. La forme, le fond, l’intrigue, les personnages ? Rien à redire. L’expérience de l’autrice fait qu’elle a évité avec habileté tous les écueils potentiels qui auraient pu discréditer son œuvre.
  Mais comme je déteste écrire une chronique à un sens et qu’il demeure un point négatif concernant Les Seigneurs de Bohen, je le mentionne et le développe : le prix du roman.
  Les Seigneurs de Bohen est un excellent roman mais il n’en demeure pas moins un format poche, couverture souple, pas d’édition spéciale… 25€, c’est trop. Beaucoup trop. Pour un roman de ce gabarit, je payerais 18€ grand maximum – je rappelle que mon exemplaire m’a été offert. Et ce même en connaissant l’autrice ou la maison d’éditions. J’imagine que ce choix de prix est relatif à des facteurs que j’ignore : roman destiné à combler des difficultés financières, coût de production particulièrement élevé qui a forcé ce prix de vente ? Toujours est-il que cette donnée va décourager énormément de lecteurs potentiels, et ça se comprend bien.
  Donc autant que possible, essaie de le trouver en bibliothèque, ou fais-le-toi prêter. Je n’aime pas faire de mauvaise publicité à une maison d’éditions mais mon cœur de lectrice à petits moyens a fait un sacré bond en apprenant combien le roman avait coûté à ma mère… Alors cherche une alternative, cotise-toi avec un pote pour l’acheter à deux… Lis-le, il en vaut clairement le coup, mais pas le coût (tu l’as ?).

 

 

Points forts :
Subtilité dans l’accomplissement de l’enjeu principal
Diversité des personnages, de leurs caractéristiques et de leurs parcours
Qualité de l’écriture
Univers de fantasy très immersif et bien construit
 rr
Points faibles :
Prix trop élevé

rr

****

Shishi enchanté. Coup de coeur qui emballe presque à la perfection. Quasiment dans mon élite !

 rr

rr

Un roman – presque – sans défaut que je ne manquerai pas de recommander à tour de bras à tous les amateurs du genre qui croiseront ma route. Le fond et la forme sont travaillés à égale qualité et font des Seigneurs de Bohen un potentiel classique de fantasy qui mériterait beaucoup plus de succès.

 rr

Si tu as aimé Les Seigneurs de Bohen, tu aimeras…
La Voie des Oracles, d’Estelle Faye
La Horde du Contrevent, d’Alain Damasio
Chroniques du Monde Emergé, de Licia Troisi

 rr

Amitiés,
Chimère.
Partager sur les réseaux sociaux

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *