A la croisée des mondes, de Philip Pullman

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Les Royaumes du Nord

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  Lyra a toujours vécu dans le Jordan College, bâtiment centenaire qui abrite nombre d’érudits reconnus dans le monde entier. Orpheline, elle passe plus de temps à faire les quatre cents coups dans le dos des adultes qu’à écouter les leçons de sciences et de lettres qu’ils veulent bien lui dispenser. A la tête de toute la population infantile de la ville voisine, elle passe ses journées à explorer, faire des farces, fomenter des guerres inter-quartiers avec ses alliés et raconter des histoires à dormir debout à ses impressionnables camarades. L’unique famille qu’elle se connaît est Lord Asriel, son oncle, grand explorateur du Nord, qui ne lui rend que rarement visite entre deux missions polaires.
  Lyra mène sa vie d’enfant indépendante et insouciante en compagnie de Pantalaimon, son daemon ; chaque être humain est accompagné, de sa naissance à sa mort, par un daemon animal avec qui il communique par la parole. Un daemon est polymorphe tant que son humain n’a pas atteint la puberté, après quoi il adoptera une apparence fixe pour le restant de leurs jours. Lyra et Pantalaimon se satisfont de leur quotidien bien rempli et ne pensent pas à l’avenir : à quoi bon se préoccuper de leur vie d’adulte quand il reste tant de cachettes à découvrir, de bêtises à faire et de guerres intestines à mener dans leur petite société juvénile ?
  Malheureusement pour eux, leur destinée les rattrape : en évitant de justesse à son oncle de mourir empoisonné, Lyra enchaîne de dangereuses découvertes dont elle se serait bien passée et attire sur elle des convoitises malvenues. Aux côtés des gitans nomades, de la charismatique Lady Coulter ou d’Iorek le puissant panserbjorne, elle quitte Jordan College et se lance dans la plus grande aventure de sa vie : vers le Nord, celui qu’elle a toujours rêvé d’explorer, pour sauver Lord Asriel et en découvrir plus sur la mystérieuse Poussière qui remue tous les grands politiques de la Terre…

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Roman publié en 1998 aux éditions Gallimard et réédité depuis. Traduit de l’anglais britannique par Jean Esch. Disponible au format poche dans la collection Folio. Format Folio Junior : 497 pages.
Coût du tome 1 chez Folio Junior : 8,90€.
  J’ai lu le premier tome de la trilogie il y a six ans après l’avoir emprunté au CDI de mon collège (diantre, ça remonte…) mais par manque de temps et de motivation, je n’ai jamais terminé la série. Heureusement que la campagne de recrutement Gallimard m’a poussée à retenter l’aventure parce que cette fois-ci, j’ai bien mordu à l’hameçon.

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Une petite mise en bouche…
  – Je parie que les Enfourneurs n’oseraient pas venir ici, commenta Lyra en s’adressant à Simon Parslow, au moment où ils franchissaient le seuil de la grande Loge du Collège.
  – Oh que non, répondit Simon. Mais je sais qu’une enfant du Marché a disparu.
  – Qui ça ?
  Lyra connaissait la plupart des enfants du Marché, pourtant, elle n’avait pas entendu parler de cette histoire.
  – Jessie Reynolds, qui travaille chez le sellier. Hier, à l’heure de la fermeture, elle avait disparu, alors qu’elle était juste partie acheter un morceau de poisson pour le dîner de son père. Elle n’est pas revenue et personne ne l’a vue. Ils l’ont cherchée dans le Marché, partout.
  – Je l’ignorais ! s’exclama Lyra, indignée.
  Elle trouvait inadmissible que ses sujets ne la tiennent pas immédiatement au courant de tout ce qui se passait.
  – ça date seulement d’hier. Si ça se trouve, elle a réapparu depuis.
  – Je vais me renseigner.
  Joignant le geste à la parole, Lyra fit demi-tour pour ressortir de la Loge.
  Mais à peine avait-elle atteint le seuil que le Portier l’apostropha.
  – Hé, Lyra ! Tu ne peux pas ressortir ce soir. Ordre du Maître.
  – Pourquoi ça ?
  – Je te l’ai dit, ce sont les ordres du Maître. Il a dit que si tu rentrais, tu ne pouvais plus sortir.
  – Essaye donc de m’attraper ! lança-t-elle.
  Et elle partit comme une flèche, avant même que le vieil homme n’ait le temps de faire un pas.

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Redécouvrir ce classique avec davantage de bouteille a été un plaisir sans nom. Le roman a plusieurs niveaux de lecture : tout d’abord le point de vue de Lyra, subjectif, par lequel on observera la majorité des scènes, et un point de vue plus riche, augmenté d’un certain recul par rapport aux actions de Lyra, qui apporte une double-vision de tout ce qu’elle perçoit. Je pense que c’est avec l’âge et l’expérience qu’on accède au second… Et le posséder donne tout de suite une autre dimension au roman, beaucoup plus intéressante.
  Lyra est une héroïne remarquable. Aventureuse, débrouillarde et bourrée de défauts attachants, elle est crédible, sensible, et romanesque malgré tout. Un cocktail explosif de petite fille qui ne se laisse pas marcher sur les pieds, qui prend des initiatives, se prend parfois ses erreurs à la figure mais se relève toujours. Egocentrique mais pleine de bonne volonté, en totale contradiction avec tout ce que des adultes pourraient lui imposer, elle trace sa route droit et peu importent les obstacles qui pourraient survenir dessus. Un petit tank. La littérature jeunesse en manque. Autour d’elle gravite une galerie de personnages tout aussi attachants ; chacun remplit un rôle précis et défini. Autant d’engrenages dans une mécanique dont on ignore encore les tenants et les aboutissants, dont Lyra semble être la clé. Chaque personnage a sa part d’exotisme, de poésie ; après tout, nous évoluons dans une uchronie, le terrain est propice aux libertés culturelles.
  Effectivement, l’histoire des Royaumes du Nord se déroule dans un monde alternatif au nôtre. Si la géographie et les noms de pays restent les mêmes, les humains ne sont pas la seule espèce pensante à fouler la Terre. A eux se mêlent des sorcières, des panserbjornes, des daemons surtout ! Le concept des daemons a été repris régulièrement dans la fantasy jeunesse après Pullman : plus connus sous le nom de « familiers », ces créatures animales qui accompagnent un héros de fantasy dans sa vie quotidienne ont énormément de succès. Le plus intéressant avec les daemons est l’importance culturelle que le roman leur accorde : interdiction d’interagir, physiquement ou verbalement, avec le daemon d’un autre ; la transformation définitive des daemons après le passage de la puberté ; l’horreur suscitée par l’unique pensée d’un humain dépourvu de daemon, handicapé, incomplet à jamais… Autant de concepts qui peuvent nous paraître relativement absurdes objectivement mais qui, pour les personnages du roman, font office de lois naturelles, de croyances indiscutables. Ces croyances vont d’ailleurs se retrouver au centre de l’intrigue, puisque des personnes mal intentionnées enlèvent des enfants dans les villes, et semblent vouloir nuire à leurs daemons…
  Pour revenir à l’uchronie de fantasy, aucun point de rupture historique précis n’est donné dans l’histoire. On s’apercevra rapidement qu’en dépit de son classement en sous-genre, le roman donne davantage à voir un univers alternatif fortement semblable au nôtre qu’une véritable uchronie. L’univers ressemble à la fin de notre 19ème siècle mais le roman innove principalement dans l’aspect culturel et quelques technologies qui donnent, parfois, une saveur de steampunk plutôt agréable à la lecture. Ce mélange de nouveautés et de normes déjà connues du lecteur donne à l’univers une originalité particulière qui a très bien vieilli. Le premier tome a été traduit en 1998, pourtant la magie perdure !
  La magie d’ailleurs : Elle apparaît indirectement avec la sibylline Poussière, évoquée dès le début du roman, qui gardera longtemps son aura de mystère. Une touche d’irréalisme dans un monde qui s’y prête mais qui, si on excepte les panserbjornes et les sorcières, tient plus du steampunk que de la fantasy traditionnelle. L’intrigue est pensée à long terme, de manière à poser dès le premier tome de la trilogie des indices qui ne feront sens qu’à la fin de la série ; ça se sent. Quand tu termines le premier tome, beaucoup de questions restent en suspense et tu n’as qu’une envie : enchaîner pour satisfaire ta curiosité.
  Il est indéniable que le roman garde un aspect romanesque qui, parfois, fait fi de la crédibilité élémentaire pour fonctionner correctement. La séduction de Lady Coulter par exemple, qui semble objectivement difficile à avaler pour un lecteur réfléchi. Mais ce genre de petites facilités passe allègrement dans le cadre du roman, et même, elles l’appuient : on se prend au jeu, on se laisse porter par les aventures rocambolesques de Lyra. Parce que l’un des meilleurs atouts des Royaumes du Nord, c’est cette aventure justement, ce dépaysement, ce dépassement de soi que Lyra découvre peu à peu. De petite fille égoïste et vindicative, elle va – à son grand dam ! – grandir et devenir une adolescente en construction. Mais ce parcours n’est qu’esquissé avec le premier livre ; il lui en faudra bien trois pour s’accomplir…

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Points forts
Héroïne originale
Univers dépaysant
Aventure palpitante
Niveaux de lecture variés
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Points faibles
Quelques facilités scénaristiques

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Shishi heureux. Coup de coeur modéré, très bon moment de lecture mais pas assez emballée pour le retenir sur le très long terme.
 

 

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Un classique de littérature jeunesse à découvrir et redécouvrir, parce que les différents niveaux de lecture t’apporteront systématiquement quelque chose de nouveau. Aventure, exotisme et valeurs fortes : le succès de Philip Pullman n’est pas prêt de décliner.

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Si tu as aimé Les royaumes du Nord, tu aimeras…

La Passe-Miroir, de Christelle Dabos
Lumière – Le voyage de Svetlana, de Carole Trébor
Mathieu Hidalf, de Christophe Mauri

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Amitiés,
Chimène.
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